Le cimetière des mythes¶
Inventaire des affirmations réfutées, avec leur réfutation. Chaque entrée suit le même format : l'affirmation, son origine, ce que disent les données, et ce qu'il reste éventuellement à en garder.
1. « Le menteur fuit le regard »¶
L'affirmation. Un menteur évite le contact visuel.
Son statut. C'est la croyance la plus répandue au monde sur le comportement humain. L'étude A World of Lies de la Global Deception Research Team (2006) a interrogé des participants dans 75 pays et 43 langues. 63,66 % citent spontanément l'évitement du regard comme moyen de repérer un menteur — très loin devant toute autre croyance.1
La stabilité est remarquable : 69,95 % chez les non-anglophones, 66,5 % chez les plus de trente ans. Aucune culture ne fait exception significative.
Les données. Le contact visuel n'atteint pas la significativité dans la méta-analyse de DePaulo et al. (2003). Plusieurs travaux trouvent même une tendance inverse : les menteurs conscients de la croyance maintiennent délibérément le contact visuel, parfois plus que les sincères.
Le mécanisme de la croyance. Elle est probablement importée de l'enfance : un enfant pris en faute baisse effectivement les yeux, par honte. Nous généralisons ce schéma à des adultes qui, eux, connaissent la règle et l'anticipent.
Conséquence pratique la plus grave. Cette croyance frappe systématiquement les personnes dont les normes de regard diffèrent : cultures où le contact visuel soutenu avec un supérieur est irrespectueux, personnes autistes, personnes timides, personnes malentendantes lisant sur les lèvres. Elles sont jugées suspectes par défaut, dans des situations où cela a des conséquences.
À garder. Rien.
2. Les mouvements oculaires de la PNL¶
L'affirmation. La direction du regard révèle le processus mental : en haut à gauche = souvenir visuel, en haut à droite = construction visuelle, donc invention, donc mensonge. Avec des variantes pour l'auditif et le kinesthésique.
L'origine. La programmation neuro-linguistique, développée dans les années 1970 par Richard Bandler et John Grinder. L'affirmation n'a jamais reposé sur une publication expérimentale ; elle provient d'observations cliniques informelles.
Les données. Wiseman, Watt, ten Brinke, Porter, Couper & Rankin (2012), dans PLoS ONE.2 Trois études :
- filmer des volontaires mentant ou disant la vérité, et coder les mouvements oculaires → aucune relation entre mensonge et direction du regard ;
- enseigner les règles de la PNL à des juges avant la tâche de détection → aucune amélioration de l'exactitude ;
- analyser des conférences de presse réelles — appels de proches ultérieurement condamnés pour les faits — → le schéma annoncé n'apparaît pas.
Les auteurs concluent en appelant explicitement le public et les organisations à abandonner cette approche.
À garder. Rien. C'est l'un des rares cas où la réfutation est complète, directe et publiée dans une revue à comité de lecture.
3. Le power posing¶
L'affirmation. Adopter deux minutes une posture expansive augmente la testostérone, diminue le cortisol, et accroît la prise de risque et le sentiment de puissance.
L'origine. Carney, Cuddy & Yap (2010), Psychological Science, sur 42 participants. Diffusée massivement par une conférence TED devenue l'une des plus vues de la plateforme.
Les données. Ranehill et al. (2015) tentent une réplication sur 200 participants, soit près de cinq fois l'échantillon initial. Résultat : aucun effet hormonal, aucun effet sur la prise de risque. Seul subsiste l'effet subjectif — les participants se sentent plus puissants.
En 2016, Dana Carney, première autrice de l'étude originale, publie une déclaration indiquant qu'elle ne croit pas que l'effet soit réel et qu'elle ne poursuit plus cette recherche. C'est un cas rare et exemplaire de rétractation scientifique volontaire.
À garder. L'effet subjectif, qui est réel et non trivial. Se tenir droit avant une prise de parole peut modifier votre propre état ressenti. Cela ne modifie pas votre biochimie, et cela n'a rien à voir avec la lecture d'autrui.
Attention à l'inversion causale. L'observation de départ — les personnes en position dominante occupent plus d'espace — est correcte. C'est la direction causale qui a été inversée : la posture reflète la position sociale davantage qu'elle ne la crée.
4. Le programme SPOT de la TSA¶
L'affirmation. Des agents formés à observer des indicateurs comportementaux peuvent identifier dans une file d'aéroport les passagers représentant une menace.
L'origine. Programme SPOT (Screening of Passengers by Observation Techniques), déployé par la TSA américaine à partir de l'exercice 2007, avec des milliers d'agents formés à une liste d'indicateurs comportementaux notés.
Les données. Le GAO (Government Accountability Office, l'organe d'audit du Congrès) publie en novembre 2013 le rapport GAO-14-159.3
Constats :
- coût cumulé du programme : environ 900 millions de dollars ;
- le GAO examine quatre méta-analyses couvrant plus de 400 études sur 60 ans ;
- conclusion : la capacité humaine à identifier un comportement trompeur à partir d'indicateurs comportementaux est égale ou à peine supérieure au hasard ;
- recommandation : cesser de financer ces activités tant qu'aucune validation scientifique n'est produite.
Un rapport de suivi de 2017, GAO-17-608R, dont le titre indique que la TSA « ne dispose pas de preuves valides soutenant la plupart des indicateurs comportementaux révisés », confirme que la situation n'a pas été corrigée.4
Ce que ce cas illustre. Un dispositif à neuf chiffres, opéré pendant plus d'une décennie, sur une base scientifique que ses propres auditeurs jugent inexistante. C'est la démonstration la plus coûteuse que l'adoption institutionnelle ne constitue pas une validation.
À garder. Rien de la méthode. Beaucoup de l'histoire.
5. SCAN (Scientific Content Analysis)¶
L'affirmation. Une méthode d'analyse de déclarations écrites permettant d'identifier les passages mensongers, à partir d'indicateurs comme les changements de pronom, les ruptures de chronologie ou les « lacunes » temporelles.
L'origine. Développée par Avinoam Sapir, ancien examinateur polygraphique israélien. Largement enseignée dans des services de police anglo-saxons.
Les données. Bogaard, Meijer, Vrij & Merckelbach (2016), dans Frontiers in Psychology.5 117 participants rédigent chacun une déclaration véridique et une déclaration fabriquée à propos d'un événement négatif récent.
Résultat de la classification validée par validation croisée :
| Catégorie | Correctement classée |
|---|---|
| Menteurs | 49,60 % |
| Sincères | 53,00 % |
C'est-à-dire le niveau du hasard. Les auteurs concluent que l'application de SCAN sous sa forme actuelle devrait être découragée.
À garder. Rien de la méthode. Mais l'intuition générale — que le contenu d'une déclaration est plus informatif que la gestuelle — est correcte, et est mieux servie par des approches validées : voir Analyse de contenu.
6. Le BAI de Reid¶
L'affirmation. Un questionnaire structuré de quinze questions comportementales, posé avant tout interrogatoire, permet de déterminer si une personne est probablement coupable, et donc s'il faut passer en interrogatoire accusatoire.
Traité en détail au chapitre Reid et le BAI et Pourquoi Reid s'effondre.
En bref. Les indices comportementaux sur lesquels repose le BAI sont pour partie ceux que la méta-analyse ne valide pas, et certaines des différences prédites vont dans le sens inverse de ce qu'on observe expérimentalement. En 2017, Wicklander-Zulawski, l'un des plus gros formateurs de police des États-Unis, a annoncé cesser d'enseigner la technique Reid en raison du risque de faux aveux.6
7. « Les bras croisés signifient la fermeture »¶
L'affirmation. Type même du dictionnaire de gestes.
Le problème. Ce n'est pas une affirmation réfutée, c'est une affirmation mal formée. Elle suppose qu'un geste possède un sens intrinsèque, ce qui n'est pas le cas pour un canal sans lexique.
Les causes concurrentes — froid, absence d'accoudoirs, habitude, confort — sont plus fréquentes que la cause psychologique invoquée. Voir le tableau du chapitre Base, grappe, contexte.
À garder. L'attention au moment où les bras se croisent. Le geste n'est rien ; son apparition sur une phrase précise est un déclencheur.
8. « 93 % de la communication est non verbale »¶
Voir Le mythe du 7-38-55.
9. Les typologies de poignées de main¶
L'affirmation. La « main morte », la « broyeuse », la « paume vers le bas dominante », le « gant » : chacune révélerait un trait de personnalité.
Les données. Il existe bien une petite littérature sur la poignée de main — notamment une corrélation faible entre force de la poigne et extraversion. Elle ne soutient en rien les typologies interprétatives diffusées dans la littérature de management, qui n'ont pas d'origine empirique identifiable.
À garder. L'écart à l'habitude d'une personne, comme toujours. Et le fait qu'une poignée de main adaptée à l'interlocuteur — plutôt qu'uniforme — signale de l'attention sociale.
10. « Certaines personnes sont des détecteurs naturels »¶
L'affirmation. Il existerait des « wizards », individus rares capables de détecter le mensonge à des taux très élevés.
Le problème. L'existence de tels individus a été proposée à partir de dépistages sur de très grands échantillons. La difficulté est statistique : en testant des milliers de personnes sur une tâche partiellement aléatoire, on obtient nécessairement des scores extrêmes par chance seule.
Le test décisif est la reproductibilité individuelle : la même personne obtient-elle un score élevé sur un nouveau matériel, plusieurs fois ? Les preuves sur ce point sont contestées, et le résultat de Bond & DePaulo selon lequel la variance tient bien plus à l'émetteur qu'au juge va dans le sens contraire.
À garder. Une prudence générale : dans toute compétence rare mesurée sur un grand échantillon, la question n'est jamais « existe-t-il des scores élevés ? » — il y en a toujours — mais « sont-ils stables ? ».
Tableau récapitulatif¶
| Mythe | Réfutation | Statut |
|---|---|---|
| Le menteur fuit le regard | DePaulo 2003 ; GDRT 2006 | Réfuté |
| Mouvements oculaires PNL | Wiseman 2012, 3 études | Réfuté |
| Power posing hormonal | Ranehill 2015 ; désaveu de l'autrice 2016 | Réfuté |
| SPOT / TSA | GAO-14-159 ; GAO-17-608R | Sans validité démontrée |
| SCAN | Bogaard 2016 : niveau du hasard | Réfuté |
| BAI de Reid | Voir partie Interrogatoire | Abandonné par des formateurs majeurs |
| Dictionnaires de gestes | Question mal formée | Sans objet |
| 7-38-55 | Mauvaise lecture des sources | Détourné |
| Typologies de poignées de main | Pas d'origine empirique | Sans support |
| Détecteurs naturels | Problème de reproductibilité | Contesté |
Le motif commun¶
Les dix entrées partagent la même structure :
- une observation initiale partiellement correcte ;
- transformée en règle simple et actionnable ;
- flatteuse pour celui qui l'applique ;
- dont la vérification exigerait un travail que personne ne fait ;
- et dont l'adoption institutionnelle devient elle-même l'argument d'autorité — « la police l'utilise, donc ça marche ».
Le point 5 est le plus insidieux et le mieux illustré par le cas SPOT. Une méthode peut être opérée à l'échelle nationale pendant plus de dix ans, pour 900 millions de dollars, sans jamais avoir été validée.
Le test à appliquer à toute nouvelle affirmation
Quatre questions :
- Quelle est l'étude ? Pas le livre, pas la formation : l'étude.
- Quel est le taux de faux positifs ?
- A-t-elle été répliquée par une équipe indépendante ?
- Que prédit l'hypothèse concurrente — que verrait-on si la personne était sincère ?
Une affirmation qui ne survit pas à ces quatre questions n'est pas nécessairement fausse. Elle est simplement inutilisable pour décider quoi que ce soit.
Chapitre suivant : Intuition, thin slices et biais
-
The Global Deception Research Team (2006), A World of Lies, Journal of Cross-Cultural Psychology 37(1), 60–74. ↩
-
Wiseman, R. et al. (2012), The Eyes Don't Have It: Lie Detection and Neuro-Linguistic Programming, PLoS ONE 7(7): e40259. ↩
-
GAO-14-159 (novembre 2013), Aviation Security: TSA Should Limit Future Funding for Behavior Detection Activities. ↩
-
GAO-17-608R (2017), Aviation Security: TSA Does Not Have Valid Evidence Supporting Most of the Revised Behavioral Indicators. ↩
-
Bogaard, G., Meijer, E. H., Vrij, A. & Merckelbach, H. (2016), Scientific Content Analysis (SCAN) Cannot Distinguish Between Truthful and Fabricated Accounts of a Negative Event, Frontiers in Psychology. ↩
-
Innocence Project (2017), Leading Police Consulting Group Will No Longer Teach the Reid Technique. ↩