Approche cognitive¶
Le renversement¶
Toute la partie Science aboutit au même constat : les différences spontanées entre menteurs et sincères sont trop faibles pour être exploitées.
L'approche cognitive, développée principalement par Aldert Vrij et ses collaborateurs, tire de ce constat une conséquence pratique : si les différences sont trop faibles, il faut les amplifier.
Non pas mieux observer. Modifier la tâche pour qu'elle soit plus coûteuse au menteur qu'au sincère.
Le postulat¶
Mentir dans un entretien exige, simultanément :
- inventer un récit cohérent ;
- le maintenir cohérent avec ce qui a déjà été dit et avec ce que l'interlocuteur pourrait savoir ;
- inhiber la vérité, qui reste présente ;
- surveiller l'interlocuteur pour évaluer s'il croit ;
- contrôler son propre comportement pour paraître crédible.
Dire la vérité exige de se souvenir.
Le premier ensemble de tâches consomme davantage de ressources cognitives que le second. Si l'on ajoute une charge supplémentaire, le menteur, déjà plus proche de sa limite, se dégrade davantage.
Le débat sur ce postulat
Le postulat n'est pas universellement admis. Objections principales : un mensonge répété, préparé ou routinier peut être moins coûteux que la remémoration d'un événement complexe ; et l'imposition de charge supplémentaire dégrade aussi la performance des sincères.
Un échange publié en 2023-2025 dans Legal and Criminological Psychology a porté sur ce point, Vrij réorientant la présentation de l'approche depuis « imposer de la charge » vers « exploiter les différences de stratégie entre menteurs et sincères ».2
Ce déplacement est important : ce n'est pas la charge en soi qui produit l'effet, c'est le fait que menteurs et sincères abordent la tâche différemment.
Les trois familles de techniques¶
1. Imposer une charge supplémentaire¶
Le récit en ordre inverse. Demander de raconter l'événement en partant de la fin. Cela empêche de s'appuyer sur un schéma narratif préparé et exige une reconstruction. L'étude classique — Vrij et al. (2008) — trouve une augmentation des indices de mensonge et une amélioration de la détection par des observateurs.
Le maintien du contact visuel. Demander explicitement de regarder l'intervieweur pendant tout le récit. Cela mobilise des ressources et empêche le détournement du regard qui accompagne normalement la remémoration.
La double tâche. Demander de raconter tout en effectuant une tâche secondaire.
Ces techniques sont efficaces en laboratoire. Leur transposition sur le terrain est plus discutée, et elles peuvent paraître arbitraires ou hostiles à une personne interrogée, ce qui dégrade le rapport.
2. Encourager à en dire plus¶
Plus économique et souvent plus efficace.
Le modèle de réponse. Montrer un exemple de réponse très détaillée avant de poser la question, pour établir la norme attendue.
Le questionnement de suivi supportif. Encourager, relancer, montrer de l'intérêt.
La demande de dessin. Demander de dessiner les lieux, la disposition, les positions. Un dessin est très coûteux à fabriquer de manière cohérente, et il révèle des incohérences spatiales qu'un récit verbal masque facilement.
Le mécanisme : le sincère a de la matière et peut en fournir davantage sur demande. Le menteur doit produire, et chaque élément produit est une contrainte supplémentaire à respecter dans la suite.
3. Poser des questions inattendues¶
Probablement la famille la plus efficace.
Un menteur prépare les questions attendues : où étiez-vous, avec qui, à quelle heure, qu'avez-vous fait. Il n'a pas préparé le reste.
Exemples de questions inattendues sur un alibi au restaurant :
- « Décrivez la disposition de la salle : où était la porte des toilettes par rapport à votre table ? »
- « Qui, de vous deux, était assis face à l'entrée ? »
- « Qu'est-ce qui était affiché à côté de la caisse ? »
- « Comment avez-vous décidé de ce restaurant plutôt qu'un autre ? »
- « Combien de temps s'est écoulé entre la commande et l'arrivée du plat ? »
Une personne qui y était répond immédiatement, parfois mal, souvent avec des détails inutiles et une incertitude assumée. Une personne qui n'y était pas doit inventer sur-le-champ, en garantissant la compatibilité avec tout ce qu'elle a déjà dit.
La variante la plus puissante : poser la même question inattendue à deux personnes censées avoir vécu l'événement ensemble. Des complices ont préparé le scénario, pas la disposition des toilettes. Le taux de divergence sur les questions inattendues est nettement plus élevé chez les paires mensongères.
Pourquoi les questions inattendues fonctionnent si bien
Elles ne demandent pas au menteur d'être moins habile. Elles lui demandent d'avoir anticipé l'imprévisible, ce qui est impossible par construction.
C'est une propriété structurelle, pas une question de talent d'observation — et c'est pourquoi cette technique résiste mieux que les autres au passage du laboratoire au terrain.
Les résultats¶
La méta-analyse de Vrij, Fisher & Blank (2017) compare l'approche cognitive à un entretien standard :1
| Approche | Détection des vérités | Détection des mensonges |
|---|---|---|
| Entretien standard | 57 % | 47 % |
| Approche cognitive | 67 % | 67 % |
Deux lectures.
Le gain est substantiel. Environ 10 points sur les vérités et 20 points sur les mensonges par rapport à l'entretien standard.
Le résultat reste imparfait. 67 % signifie une erreur sur trois. Ce n'est pas un détecteur de mensonge ; c'est une amélioration significative d'un jugement qui reste faillible.
Il faut aussi noter que les tailles d'effet mesurées en laboratoire sont généralement plus élevées que celles observées en réplication et sur le terrain. Voir le cas de l'approche par la vérifiabilité au chapitre Analyse de contenu.
Ce que cela signifie pour l'observation¶
Un déplacement complet du lieu de l'information.
| Approche classique | Approche cognitive |
|---|---|
| L'information est dans le comportement | L'information est dans ce que la question produit |
| Observer passivement | Intervenir |
| Chercher des signes | Créer une difficulté différentielle |
| Une seule occasion | Itération : question, observation, ajustement |
| Ce qu'il faut, c'est de l'acuité | Ce qu'il faut, c'est de la préparation |
La dernière ligne est le résumé le plus utile de toute cette partie. Ce qui distingue un bon enquêteur n'est pas son œil : c'est le travail fait avant d'entrer dans la pièce.
Notez aussi que la colonne de droite reconstruit exactement la boucle de rétroaction qui fait fonctionner la lecture musculaire, et dont l'absence explique l'échec de la détection passive.
Les limites¶
Elle ne marche pas sur les mensonges bien préparés et bien répétés. Un mensonge maintenu depuis des années, intégré à un récit de vie, ne présente plus de surcoût cognitif notable.
Elle est dégradée par la vulnérabilité de la personne. Fatigue, âge, stress, trouble cognitif, barrière linguistique : la charge supplémentaire touche alors tout le monde, et la différence disparaît. Elle est explicitement déconseillée avec des personnes vulnérables.
Elle exige un entretien long. Ce n'est pas une technique de terrain applicable en trente secondes à un point de contrôle.
Le laboratoire n'est pas le terrain. Les mensonges de laboratoire sont demandés, non préparés, sans enjeu réel.
À retenir¶
L'essentiel de ce chapitre
- Les différences spontanées étant trop faibles, l'approche cognitive cherche à les amplifier en modifiant la tâche.
- Trois familles : imposer une charge (récit inverse), encourager à en dire plus (modèle de réponse, dessin), poser des questions inattendues.
- Les questions inattendues sont les plus robustes : elles exigent d'avoir anticipé l'imprévisible.
- Méta-analyse 2017 : 67 %/67 % contre 57 %/47 % pour l'entretien standard. Réel, mais une erreur sur trois demeure.
- Le postulat de la charge est débattu ; Vrij a réorienté vers l'exploitation des différences de stratégie.
- Limites : mensonges préparés de longue date, personnes vulnérables, durée requise, écart laboratoire/terrain.
Chapitre suivant : SUE : la gestion stratégique des preuves
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Vrij, A., Fisher, R. P. & Blank, H. (2017), A cognitive approach to lie detection: A meta-analysis, Legal and Criminological Psychology 22(1), 1–21. ↩
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Vrij, A. (2025), From imposing cognitive load to exploiting different strategies: A reply to Brimbal et al. (2023), Legal and Criminological Psychology. ↩