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Les indices qui existent vraiment

Le chapitre précédent a montré que les gens détectent mal le mensonge. Ce chapitre pose la question d'en dessous : y a-t-il seulement quelque chose à détecter ?


La méta-analyse de référence

DePaulo, Lindsay, Malone, Muhlenbruck, Charlton & Cooper (2003), Cues to Deception, Psychological Bulletin.1

C'est le travail le plus cité du domaine. Les auteurs recensent 158 indices comportementaux examinés dans la littérature expérimentale, et calculent une taille d'effet pour les 50 d'entre eux ayant été étudiés dans au moins cinq travaux indépendants.

Résultat :

Mesure Valeur
Indices recensés 158
Indices avec ≥ 5 études 50
Indices significativement liés au mensonge 14 (28 %)
Taille d'effet moyenne de ces 14 \(d = 0{,}25\)

La conclusion des auteurs tient en une phrase, souvent citée telle quelle : les indices de mensonge sont faibles et peu fiables (faint and unreliable).

Traduction en langage courant : il y a bien quelque chose, mais si peu que cela ne permet pas de juger un individu.


Les indices qui atteignent la significativité

Regroupés par famille, avec leur direction.

Le récit est moins riche

Indice Direction chez le menteur
Nombre de détails moins
Détails sensoriels et contextuels moins
Corrections spontanées moins
Aveu de trous de mémoire moins
Longueur totale de la réponse moins

C'est la famille la plus cohérente et la plus exploitable.

Deux résultats sont contre-intuitifs et méritent qu'on s'y arrête.

Moins de corrections spontanées. Le folklore associe l'hésitation à la culpabilité. Les données disent l'inverse : un récit authentique est révisé en cours de route, parce que le souvenir se reconstruit pendant l'énonciation. Un récit préparé est défendu, pas révisé — le corriger reviendrait à exposer une faille.

Moins d'aveux de trous de mémoire. Un souvenir réel est lacunaire, et son propriétaire le dit : « je ne me rappelle plus si c'était avant ou après le déjeuner ». Un récit fabriqué est complet, parce que son auteur l'a écrit et que l'incertitude paraîtrait suspecte. Le paradoxe : c'est l'absence de trous qui est anormale.

Le récit est moins convaincant

Indice Direction
Impression de coopération moins
Plausibilité perçue moins
Implication vocale perçue moins
Incertitude perçue plus
Ambivalence perçue plus

Ces mesures sont des jugements d'observateurs, pas des observables mécaniques. Elles sont donc partiellement circulaires — mais elles indiquent que les juges perçoivent quelque chose de réel, même s'ils l'agrègent mal dans leur décision finale.

Le corps et la voix

Indice Direction Note
Tension vocale plus Le plus solide du groupe
Hauteur de la voix plus Effet très petit
Dilatation pupillaire plus Non observable à l'œil nu
Pression des lèvres plus Effet très petit
Illustrateurs moins Effet petit, très variable selon les individus
Mouvements des pieds et jambes moins Contraire au folklore

Deux remarques importantes.

Les mouvements diminuent, ils n'augmentent pas. Le folklore attend un menteur agité. Les données trouvent une tendance à la rigidité — probablement l'effet d'un contrôle délibéré chez quelqu'un qui sait qu'on le regarde.

Le contact visuel n'apparaît pas dans la liste. L'indice le plus universellement cru n'atteint pas la significativité. Voir Le cimetière des mythes.


Ce qui n'a jamais tenu

Parmi les 36 indices étudiés sans résultat significatif figurent des piliers de la littérature grand public :

  • l'évitement du regard ;
  • le clignement des yeux ;
  • les changements de posture ;
  • le fait de se toucher le visage ;
  • les gestes des mains en général ;
  • le fait de se racler la gorge ;
  • le sourire ;
  • le débit de parole ;
  • la latence de réponse prise isolément, hors de tout contexte.

Le cas de la latence de réponse

La latence n'apparaît pas comme un prédicteur global — mais ce chapitre la présente comme utile. Ce n'est pas une contradiction.

Ce qui n'est pas prédictif, c'est la latence absolue, moyennée sur toutes les questions. Ce qui est utile, c'est l'écart à la latence habituelle de la personne sur une question donnée — une mesure intra-individuelle et contextuelle que la méta-analyse ne mesure pas.

C'est la traduction statistique de la règle de la base de référence : les indices sont faibles entre individus et bien plus informatifs à l'intérieur d'un individu.


Pourquoi les indices sont si faibles

Quatre raisons de fond, qui expliquent aussi pourquoi il ne faut pas espérer de percée.

Il n'y a pas de « comportement de mensonge »

Mentir n'est pas un état psychologique unique. Le menteur peut ressentir de la peur, de la culpabilité, de l'excitation, de l'ennui, ou strictement rien. Un mensonge courant, socialement lubrifiant, répété, n'engage aucune émotion particulière.

Il n'existe donc aucune signature comportementale à trouver, pas plus qu'il n'existe une signature comportementale du fait de penser à un nombre pair.

Le menteur contrôle son comportement

Il sait qu'on l'observe, et il connaît le folklore — il sait qu'on l'observe précisément sur les indices du folklore. D'où la rigidité et le contact visuel soutenu observés en pratique : ce sont des contre-mesures spontanées, et elles inversent le sens des indices attendus.

Le sincère est aussi activé que le menteur

L'erreur d'Othello, à nouveau. Ce qui produit l'activation, c'est l'enjeu, et l'enjeu est partagé.

Les indices sont partagés avec d'autres causes

Tension vocale, hésitation, rigidité, détail réduit : tout cela se produit aussi chez qui est fatigué, intimidé, honteux d'autre chose, en train de protéger un tiers, ou simplement mauvais à raconter.


Ce qui marche mieux : le contenu

Le déplacement le plus important de la recherche des vingt dernières années : abandonner le comportement au profit du contenu.

Les indices verbaux — richesse, structure, vérifiabilité, cohérence avec les preuves — sont plus forts que tous les indices non verbaux, pour trois raisons.

Ils sont plus coûteux à produire. Inventer un détail sensoriel plausible, cohérent avec tout le reste du récit et vérifiable, demande un travail considérable. Contrôler ses mains n'en demande aucun.

Ils sont manipulables par l'intervieweur. Vous ne pouvez pas augmenter la quantité de gestuelle produite par quelqu'un. Vous pouvez lui demander de raconter à l'envers, de dessiner les lieux, d'ajouter des détails vérifiables. Voir Approche cognitive.

Ils sont confrontables. Un détail vérifiable se vérifie. C'est le seul point de tout le guide où l'on sort de l'inférence probabiliste pour entrer dans la preuve.

Les tailles d'effet des approches actives

Approche Taille d'effet Note
SUE (incohérence énoncé-preuve) \(d \approx 1{,}0\) et plus La plus forte du domaine
Approche par la vérifiabilité \(g = 0{,}42\) à \(0{,}49\) Modérée2
Approche cognitive (exactitude) 67 % contre 57 % Gain d'environ 10 points3

Un \(d\) de 1,0 est quatre fois la taille d'effet moyenne des indices comportementaux passifs. C'est la différence entre observer et intervenir.

Le renversement à retenir

Les trente dernières années de recherche ne disent pas « regardez mieux ». Elles disent : arrêtez de regarder, commencez à interroger différemment. L'information n'est pas dans le corps de la personne ; elle est dans ce que votre question l'oblige à produire.


À retenir

L'essentiel de ce chapitre

  • Sur 158 indices recensés, 50 ont assez d'études, 14 sont significatifs, avec \(d = 0{,}25\) en moyenne. « Faibles et peu fiables ».
  • Les menteurs donnent moins de détails, moins de corrections spontanées, moins d'aveux de trou de mémoire — les deux derniers points étant contre-intuitifs.
  • Ils bougent moins, pas plus. Le folklore se trompe de direction.
  • L'évitement du regard n'atteint pas la significativité.
  • Il n'y a pas de « comportement de mensonge » parce que mentir n'est pas un état psychologique unique.
  • Les indices de contenu sont plusieurs fois plus forts, parce qu'ils sont coûteux à produire, manipulables par l'intervieweur, et vérifiables.

Chapitre suivant : Micro-expressions