Contrer les instruments¶
Cadrage de ce chapitre
Ce chapitre décrit ce que la littérature scientifique publiée établit sur la vulnérabilité des instruments de détection. Il ne fournit pas de protocole opérationnel, et cette limite est délibérée.
Aux États-Unis, l'entraînement individualisé de personnes déclarant vouloir tromper un test polygraphique fédéral a donné lieu à des poursuites pénales et à des peines de prison — Chad Dixon (8 mois, 2013), Doug Williams (2 ans, 2015).34 Ce qui a été poursuivi n'est pas la publication d'information — la littérature reste publique — mais le coaching en vue d'une fraude annoncée.
L'objet de ce chapitre est donc de vous permettre d'évaluer la validité de ce qu'on vous applique, pas de le déjouer.
D'abord : le refus¶
Avant toute considération technique, la question opérationnelle est de savoir si vous pouvez simplement dire non.
En France¶
Le polygraphe n'a pas de valeur probatoire en procédure pénale et n'est pas employé comme moyen de preuve par les services d'enquête. En entreprise, son usage se heurterait aux règles du code du travail sur la pertinence et la proportionnalité des informations demandées à un candidat ou à un salarié. Voir Droits et cadre légal.
Autrement dit : la question ne se pose pratiquement pas, et si elle se pose, la proposition sort du cadre.
Aux États-Unis¶
Le cadre est différent. Une loi fédérale de 1988 restreint fortement l'usage du polygraphe par les employeurs privés, avec des exceptions — notamment certaines activités de sécurité, de manipulation de substances contrôlées, et les employeurs publics.
Les habilitations de sécurité et les recrutements dans certaines agences fédérales et forces de l'ordre y recourent en revanche couramment. Dans ces contextes, le refus a des conséquences professionnelles directes.
Dans une procédure¶
Un test volontaire proposé à un suspect n'a d'intérêt que pour la partie qui le propose. Il ne peut pas vous disculper — un résultat favorable ne sera généralement pas retenu comme preuve — mais il peut alimenter l'entretien qui l'accompagne.
La règle qui suffit : ne rien accepter de ce type sans avis d'un avocat.
Ce que dit la recherche sur la vulnérabilité¶
Trois résultats, à valeur d'évaluation de la méthode.
Les contre-mesures fonctionnent¶
Honts, Raskin & Kircher (1994) ont montré qu'environ 50 % des sujets entraînés parvenaient à déjouer un test à questions de comparaison. Les manœuvres physiques et les stratégies mentales apparaissaient d'efficacité comparable.1
Elles sont mal détectées¶
Le résultat le plus significatif pour la validité du dispositif : l'examinateur d'origine n'a détecté qu'une petite fraction des manœuvres physiques et aucune des stratégies mentales.
Une analyse électromyographique séparée faisait nettement mieux — mais cet équipement n'est pas standard.
Le rapport de 2003 en tire la conséquence¶
Le National Research Council écrit explicitement que si les contre-mesures sont efficaces, elles pourraient « sérieusement compromettre toute valeur » du dépistage polygraphique de sécurité.2
Le raisonnement est structurel : la personne réellement dangereuse est aussi la plus motivée, la plus préparée et la mieux entraînée. Le test échoue préférentiellement sur les cas pour lesquels il existe.
Ce que ces trois résultats établissent
Ils ne constituent pas un mode d'emploi. Ils constituent un argument sur la validité :
Un test qui peut être déjoué par la moitié des personnes entraînées, dont les contre-mesures ne sont pas détectées par l'examinateur, et qui est appliqué à des populations où les personnes concernées sont précisément les plus susceptibles d'être entraînées, ne peut pas fonder une décision individuelle.
Le vrai risque du polygraphe¶
Il n'est pas dans les tracés.
Comme le note le chapitre Polygraphe et instruments, une part notable des aveux obtenus dans ce contexte survient avant le test, pendant l'entretien préalable, ou lors de la présentation des résultats.
Le dispositif fonctionne largement comme une intimidation ritualisée : c'est votre croyance en l'instrument qui produit l'effet, pas l'instrument.
Concrètement, la séquence à risque est :
- l'entretien préalable, présenté comme une simple mise au point — c'est un entretien, avec toutes les techniques de la partie Interrogatoire ;
- l'annonce d'un résultat « défavorable », vraie ou fausse ;
- l'invitation à « expliquer » ce résultat.
L'étape 3 est celle qui produit les déclarations. Elle n'a aucun rapport avec la physiologie.
La contre-mesure pertinente est donc entièrement conversationnelle, et c'est celle du chapitre Contrer un entretien hostile : ne pas expliquer un résultat que vous ne pouvez pas vérifier, et ne pas produire d'engagement pour compenser une accusation.
Les autres instruments¶
Analyse vocale de stress¶
Les évaluations indépendantes situent ces dispositifs au niveau du hasard. Ils ont pourtant été déployés à grande échelle, notamment pour la détection de fraude aux prestations sociales dans plusieurs pays, avant d'être abandonnés.
Il n'y a rien à contrer : le dispositif ne mesure rien d'exploitable. La contre-mesure est de le savoir, et de ne pas modifier son comportement par crainte d'un appareil qui n'a pas de validité démontrée.
Analyse faciale et comportementale automatique¶
Vendue pour le recrutement, la sécurité, l'évaluation. Elle hérite de tous les problèmes du chapitre Visage et émotion : le débat : entraînement sur des expressions posées, théorie émotionnelle contestée, biais démographiques documentés.
Ce qui est réellement mesuré, ce sont des configurations faciales, pas des états mentaux.
Point pratique : dans l'Union européenne, le traitement de données biométriques et l'usage de systèmes d'inférence émotionnelle dans certains contextes — notamment l'emploi — font l'objet d'un encadrement réglementaire spécifique. Une personne soumise à un tel dispositif dispose de droits d'information et d'opposition. En cas de doute, la CNIL est l'interlocuteur compétent en France.
Imagerie cérébrale¶
Non transposable à l'individu, non validée sur des mensonges spontanés à enjeu réel, sensible aux stratégies mentales, et rejetée par les juridictions américaines qui ont eu à en connaître.
Le principe général¶
Il vaut au-delà du polygraphe.
Un instrument dont la validité n'est pas établie ne peut pas être contré, et n'a pas besoin de l'être. Ce qui doit être contré, c'est l'usage qui en est fait dans l'entretien qui l'accompagne.
Dans tous les cas décrits ici, la partie dangereuse du dispositif n'est pas la mesure. C'est la conversation autour de la mesure, et l'autorité que la mesure lui confère.
À retenir¶
L'essentiel de ce chapitre
- En France, le polygraphe n'a pas de valeur probatoire et n'a pas sa place en entreprise. La question du refus se pose peu.
- La recherche établit qu'environ 50 % des sujets entraînés déjouent un CQT, et que ces contre-mesures sont mal détectées.
- Ces résultats sont un argument sur la validité, pas un mode d'emploi — et leur enseignement à but de fraude a été pénalement poursuivi aux États-Unis.
- Le test échoue préférentiellement sur les personnes qu'il existe pour détecter.
- Le risque réel n'est pas dans les tracés : il est dans l'entretien préalable et dans l'invitation à « expliquer » un résultat défavorable.
- Analyse vocale de stress : niveau du hasard. Analyse faciale automatique : mesure des configurations, pas des états. IRMf : non transposable.
- Ce qui doit être contré, c'est l'entretien, pas l'instrument.
Chapitre suivant : Éthique et limites
-
Honts, C. R., Raskin, D. C. & Kircher, J. C. (1994). Mental and physical countermeasures reduce the accuracy of polygraph tests. Journal of Applied Psychology, 79(2), 252–259. ↩
-
National Research Council (2003), The Polygraph and Lie Detection. ↩
-
Chad Dixon sentenced to 8 months for lie-detector case, WJLA. ↩