Aller au contenu

06 · Le risque de contrepartie

Ce chapitre corrige une omission du modèle économique des chapitres précédents. Ceux-ci supposaient implicitement que si le bot gagne, l'argent est versé. Cette hypothèse est fausse, et son coût est chiffrable.

Le vrai produit qu'on achète à une prop firm

Ce n'est pas un compte de trading. C'est une probabilité d'être payé.

Un compte financé de 150 000 $ chez une firme qui ne paiera pas vaut exactement zéro, quel que soit votre avantage statistique. Aucune qualité de stratégie ne compense une contrepartie défaillante.

Le secteur est structurellement instable

Les faits, sur trois ans :

Firme Événement Conséquence
MyForexFunds Action de la CFTC, 2023 Plus grande prop firm forex mondiale à l'époque ; des dizaines de milliers de traders non payés
TrueForexFunds Effondrement, 2024 —
MyFundedFX / Seacrest Arrêt du prop trading, 6 février 2026 Deux jours de préavis, positions ouvertes fermées d'office, retraits en attente retardés
Secteur 2024 Entre 80 et 100 firmes fermées sur la seule année

Le cas MyFundedFX est le plus instructif, parce que la firme n'était pas marginale : elle annonce avoir versé plus de 56 M$ à plus de 500 000 traders dans 190 pays en trois ans et demi d'activité avant de basculer entièrement vers son activité de courtage CFD (Finance Magnates).

Une firme installée et populaire peut cesser de payer du jour au lendemain

C'est la leçon centrale. L'ancienneté et le volume de versements passés réduisent le risque, ils ne l'éliminent pas. Le préavis a été de deux jours.

Le modèle économique sous-jacent

L'action de la CFTC contre MyForexFunds a révélé un point structurel : la firme aurait généré au moins 310 M$ de revenus provenant principalement des frais d'évaluation, et non de résultats de trading (track360).

Sur le segment forex/CFD, le schéma est courant : le « courtier » est en réalité la contrepartie des trades, et gagne quand ses clients perdent. Les frais des nouvelles évaluations financent les retraits des anciens — une dynamique qui s'effondre dès que les inscriptions ralentissent.

Le segment futures est structurellement plus sain

Les firmes futures opérant via Rithmic ou Tradovate routent vers de vrais marchés réglementés (CME), avec des FCM et des chambres de compensation. La firme ne peut pas être la contrepartie de votre trade au sens du modèle CFD.

Cela réduit un risque ; cela n'élimine pas le risque de trésorerie. Une firme futures dont les frais d'évaluation financent les versements reste exposée au ralentissement des inscriptions.

Les signaux d'alarme

Signal Ce qu'il indique
Promotions permanentes et agressives (−80 %, concours) Besoin urgent de trésorerie
Retards de paiement qui s'allongent Trésorerie tendue
Changements de règles rétroactifs Recherche de motifs pour ne pas payer
Stratégies interdites après coup Idem
Structure juridique opaque ou changeante Difficulté à faire valoir ses droits

Le signal le plus fiable est la promotion permanente

Une firme rentable n'a pas besoin de brader ses évaluations en continu. Une firme qui multiplie les remises massives a besoin de cash frais maintenant. Historiquement, cette phase précède de quelques mois les retards de paiement.

Le critère de sélection

Règle pratique : ne payer une évaluation qu'à une firme dont l'historique de versements vérifiable dépasse trois ans.

À vérifier concrètement :

  • preuves de retraits publiques et récentes (pas seulement anciennes) ;
  • avis portant sur la durée, pas seulement sur le volume ;
  • traitement documenté des litiges ;
  • structure juridique identifiable et stable.

Topstep est régulièrement citée pour la fiabilité de ses versements et un partage de 90 % en faveur du trader. Les comparateurs (PropFirmMatch) permettent de suivre les règles et les prix, mais restent des sources secondaires, souvent rémunérées par affiliation.

Ne jamais faire d'une seule prop firm son unique plan

Répartir sur deux firmes établies coûte un peu plus cher en évaluations et divise par deux l'exposition à la défaillance d'une seule. C'est la seule diversification qui ait un sens dans ce modèle — celle des comptes n'en est pas une, puisqu'ils sont tous chez le même émetteur et tradent le même signal.

L'impact chiffré sur l'espérance

Le chapitre Scénarios de profit calculait :

\[ \mathbb{E}[\text{projet}] = \sum_i p_i \cdot R_i \]

La formule correcte ajoute la probabilité d'être effectivement payé :

\[ \mathbb{E}[\text{projet}] = \sum_i p_i \cdot \big(p_{\text{payé}} \cdot G_i - C_i\big) \]
Symbole Signification
\(p_i\) probabilité du scénario \(i\)
\(G_i\) gains bruts du scénario \(i\)
\(C_i\) coûts du scénario \(i\) (évaluations, coûts fixes)
\(p_{\text{payé}}\) probabilité que les gains soient effectivement versés

Les coûts, eux, sont payés avec certitude. L'asymétrie est totale : le risque de contrepartie ne réduit que le côté favorable de la distribution.

Effet sur le scénario fonctionnel

Le scénario 3 du chapitre 03 donnait \(+18\,081\,\$\) la première année. En appliquant une probabilité de versement :

\(p_{\text{payé}}\) Interprétation Scénario 3 corrigé
1,00 Hypothèse implicite du chapitre 03 +18 081 $
0,95 Firme très établie +17 083 $
0,85 Firme correcte +14 088 $
0,70 Firme récente ou sous tension +9 597 $

Ces probabilités ne sont pas mesurables

Aucune donnée publique ne permet d'estimer \(p_{\text{payé}}\) par firme. Les valeurs ci-dessus sont des hypothèses de travail, pas des estimations.

Ce que le tableau montre n'est pas un chiffre : c'est la sensibilité. Passer de 0,95 à 0,70 coûte 7 500 $ sur le meilleur scénario — nettement plus que tout ce que l'optimisation du VPS, des commissions ou du code peut rapporter.

Conséquence sur l'arbitrage compte prop / compte propre

Le chapitre Coût total du montage comparait le budget prop (~219 $/mois) au compte propre (~464 $/mois + 10 000 $ de capital), à l'avantage du prop.

Avec le risque de contrepartie intégré, l'arbitrage se resserre nettement. Sur un compte propre chez un FCM réglementé, vos fonds sont ségrégués et le risque de contrepartie est d'une autre nature. Vous payez 245 $/mois de plus pour supprimer un risque non mesurable qui frappe uniquement vos gains.

Ce n'est pas une recommandation de passer au compte propre — le capital initial reste une barrière réelle. C'est un facteur que le calcul initial omettait, et qui joue dans l'autre sens.

Traiter les évaluations comme une dépense

Le cadrage correct, et il est simple :

\[ \text{espérance} = p(\text{financé}) \times p(\text{payé}) \times \text{montants} \]

Les deux probabilités sont presque toujours surestimées par les candidats. La première est documentée — 5 à 20 % selon les firmes. La seconde ne l'est pas du tout.

La conséquence pratique tient en une phrase

Budgétez les évaluations comme une dépense à fonds perdus, pas comme un investissement. Un budget annuel fixe, décidé à l'avance, traité comme le prix d'un apprentissage — et non comme une mise dont on attend le retour.

C'est aussi la protection contre le biais des coûts irrécupérables décrit au chapitre Ce que disent les statistiques.

Résumé

  • Le produit acheté à une prop firm est une probabilité d'être payé.
  • MyForexFunds (CFTC 2023), TrueForexFunds (2024), MyFundedFX (février 2026, deux jours de préavis) : le secteur est structurellement instable.
  • 80 à 100 firmes ont fermé sur la seule année 2024.
  • Le segment futures est plus sain que le CFD, mais pas immunisé.
  • Signal d'alarme principal : les promotions permanentes et agressives.
  • Critère : trois ans d'historique de versements vérifiable, et jamais une seule firme.
  • Le risque de contrepartie ne réduit que le côté favorable de la distribution : l'asymétrie est totale.

Chapitre précédent : Mesurer et surveiller l'edge · Partie suivante : Annexes