Micro-expressions¶
C'est l'idée la plus séduisante du domaine, celle qui a produit une série télévisée, un programme fédéral à neuf chiffres et une industrie de formation. C'est aussi celle dont l'écart entre la notoriété et le support empirique est le plus large.
L'affirmation¶
Une micro-expression est une expression faciale émotionnelle très brève — typiquement située entre 1/25e et 1/5e de seconde, soit 40 à 200 millisecondes — qui apparaîtrait involontairement lorsqu'une personne tente de dissimuler une émotion.
La chaîne de raisonnement, qu'il faut expliciter parce que c'est là que se situent les points de rupture :
- mentir génère une émotion — peur d'être découvert, culpabilité, plaisir de duper ;
- cette émotion déclenche automatiquement une expression faciale correspondante ;
- la personne tente de la supprimer, mais la suppression arrive trop tard ;
- une trace subsiste, très brève, qui fuit l'émotion réelle ;
- un observateur entraîné peut la voir et en déduire l'émotion dissimulée ;
- donc il peut détecter le mensonge.
Cette chaîne comporte six maillons. Chacun doit tenir pour que la conclusion suive.
L'origine¶
Le concept est attribué à Haggard et Isaacs (1966), qui décrivent en psychothérapie des expressions « micromomentanées » visibles au ralenti sur des films de séances. Paul Ekman et Wallace Friesen le reprennent et le développent à partir de la fin des années 1960, notamment à propos d'une séquence célèbre où une patiente dissimulant une intention suicidaire présente une expression brève de détresse.
Ekman construit ensuite des outils d'entraînement commerciaux, dont le METT (Micro Expression Training Tool), et le concept se diffuse massivement — la série Lie to Me (2009-2011) ayant Ekman pour conseiller scientifique.
Ce qui est vrai¶
Il faut être précis sur ce qui n'est pas contesté.
Les expressions faciales brèves existent. On les observe et on les code en ralenti. Ce n'est pas une invention.
La suppression volontaire d'une expression est imparfaite. Il existe bien une compétition entre production automatique et inhibition volontaire, et elle laisse des traces.
Certaines personnes détectent mieux que d'autres des expressions brèves. C'est une capacité perceptive mesurable, et elle s'entraîne — au moins pour la tâche de laboratoire consistant à identifier une expression flashée.
Ces trois points sont solides. Ce sont les maillons 3 et 4 de la chaîne.
Ce qui ne tient pas¶
Maillon 1 : mentir ne produit pas nécessairement d'émotion¶
C'est l'objection la plus fondamentale, et elle suffit à elle seule.
La plupart des mensonges sont banals, socialement lubrifiants, faibles en enjeu, et souvent répétés. Ils ne produisent aucune émotion particulière. Un menteur entraîné, un menteur qui croit à sa version, un menteur pour qui l'enjeu est nul n'ont rien à dissimuler émotionnellement — donc rien à fuir.
Sans émotion, pas de micro-expression, quelle que soit la finesse de l'observateur.
Maillon 2 : une émotion ne produit pas une configuration faciale déterminée¶
C'est le cœur du débat traité au chapitre suivant, Visage et émotion : le débat. La revue la plus complète du domaine conclut que le lien entre catégories émotionnelles et configurations faciales est bien plus faible, variable et dépendant du contexte que ne le suppose la théorie des émotions de base.1
Si une même émotion s'exprime différemment selon les individus et les situations, alors décoder l'émotion à partir d'une trace de 60 millisecondes est un problème mal posé.
Maillon 5 : elles sont rares¶
C'est le point le plus embarrassant en pratique.
Les études qui ont cherché à quantifier la fréquence des micro-expressions dans des entretiens réels en trouvent très peu — de l'ordre de quelques occurrences sur des dizaines de minutes d'enregistrement, chez une minorité de participants, et aussi bien chez les sincères que chez les menteurs.
Un indice qui n'apparaît presque jamais ne peut pas fonder une méthode, même s'il était parfaitement diagnostique quand il apparaît.
Maillon 6 : l'entraînement n'améliore pas la détection du mensonge¶
Le test le plus direct : Jordan et al. (2019).2
Trois groupes — entraînement METT, entraînement délibérément bidon, aucun entraînement — sont ensuite évalués sur une tâche de détection du mensonge.
Résultat : le groupe METT ne surpasse ni le groupe bidon ni le groupe non entraîné. L'exactitude globale se situe légèrement sous le hasard.
L'analyse bayésienne des auteurs soutient positivement l'absence d'effet — ce n'est pas simplement un résultat non significatif faute de puissance.
La critique de fond¶
Judee Burgoon a formalisé ce qu'elle appelle la théorie des micro-expressions en propositions testables, chacune devant tenir pour que l'ensemble tienne :3
- la tromperie produit une expérience émotionnelle négative interne ;
- cette expérience produit des manifestations externes, dont des micro-expressions ;
- les micro-expressions sont incontrôlables ;
- elles sont des indicateurs valides et fiables de tromperie ;
- elles surviennent assez fréquemment pour être détectables.
Sa conclusion : les propositions 1, 4 et 5 ne sont pas soutenues, et la 2 ne l'est que partiellement.
L'analogie du test médical¶
Une façon claire de voir pourquoi un indice rare est inutilisable.
Supposons un signe qui n'apparaît que chez 5 % des menteurs, et — soyons généreux — chez 1 % des sincères. Supposons qu'on interroge 1 000 personnes dont 100 mentent.
- Menteurs présentant le signe : \(100 \times 0{,}05 = 5\)
- Sincères présentant le signe : \(900 \times 0{,}01 = 9\)
Sur 14 personnes présentant le signe, 9 sont innocentes : plus de deux sur trois. Le signe, bien qu'il soit cinq fois plus fréquent chez les menteurs, produit majoritairement des faux positifs.
C'est le problème classique des tests à faible prévalence. Il est aggravé quand la spécificité réelle est moins bonne que dans cet exemple optimiste — et rien n'indique qu'elle soit meilleure.
Pourquoi l'idée survit¶
Elle possède les trois propriétés identifiées au chapitre Le mythe du 7-38-55 :
Elle est actionnable. Il y a un objet à voir, un entraînement à suivre, un score qui progresse.
Elle est flatteuse. Elle promet un accès à ce que les autres ne voient pas. Et l'entraînement fonctionne — pour la tâche de laboratoire. On progresse réellement à identifier des expressions flashées. On ne progresse pas à détecter des mensonges. Le sentiment de compétence est donc authentique et mal dirigé, ce qui est la configuration la plus résistante à la réfutation.
Elle est difficile à vérifier. Personne ne mesure son propre taux de faux positifs en conditions réelles.
Ce qu'il faut en garder¶
Deux choses, modestes mais réelles.
Le vocabulaire de description. Coder ce qu'on voit en unités d'action force la séparation entre observation et interprétation. Voir Le visage.
L'attention à la temporalité. L'idée sous-jacente — qu'un décalage temporel entre les canaux signale une production construite — est bonne, et se retrouve sous une forme plus robuste dans la désynchronisation décrite au chapitre Le corps. La différence : la désynchronisation s'observe à vitesse normale, sur des échelles de plusieurs centaines de millisecondes, et concerne plusieurs canaux.
À retenir¶
L'essentiel de ce chapitre
- Une micro-expression dure entre 40 et 200 ms environ. Le phénomène existe.
- La chaîne de raisonnement qui en fait un détecteur de mensonge rompt à quatre endroits : mentir ne produit pas toujours d'émotion, une émotion ne produit pas une configuration déterminée, les micro-expressions sont rares, et l'entraînement n'améliore pas l'exactitude.
- Jordan et al. (2019) : le groupe entraîné au METT ne fait pas mieux qu'un groupe recevant une formation bidon.
- Un indice rare produit majoritairement des faux positifs, même s'il est plus fréquent chez les menteurs.
- Ce qu'il faut garder : le vocabulaire descriptif et l'attention à la temporalité entre canaux.
Chapitre suivant : Visage et émotion : le débat
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Barrett, L. F. et al. (2019), Emotional Expressions Reconsidered, Psychological Science in the Public Interest 20(1), 1–68. ↩
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Jordan, S. et al. (2019), A test of the micro-expressions training tool: Does it improve lie detection?, Journal of Investigative Psychology and Offender Profiling 16(3). ↩
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Burgoon, J. K. (2018), Microexpressions Are Not the Best Way to Catch a Liar, Frontiers in Psychology. ↩