SUE : la gestion stratégique des preuves¶
SUE — Strategic Use of Evidence — est l'approche qui produit les tailles d'effet les plus élevées de tout le domaine. Développée par Pär Anders Granhag et Maria Hartwig à l'université de Göteborg, elle est aussi la plus simple à énoncer.
Le principe en une phrase¶
Ne pas révéler ce que vous savez, et laisser la personne parler assez longtemps pour se placer en contradiction avec ce que vous savez.
C'est tout. Le reste est de la mise en œuvre.
Pourquoi ça fonctionne : les stratégies divergentes¶
Le fondement théorique de SUE ne porte pas sur le comportement, mais sur les stratégies qu'adoptent respectivement les coupables et les innocents.
La stratégie du coupable¶
Une personne qui a quelque chose à cacher adopte typiquement une stratégie d'évitement et de dénégation. Elle ne sait pas ce que l'enquêteur détient. Elle doit donc décider, à chaque question, de ce qu'elle admet.
Sa stratégie dominante : rester vague, éviter les engagements sur les points sensibles, ne rien admettre qui ne soit pas déjà manifestement connu.
Cette stratégie est rationnelle — mais elle produit des énoncés qui entrent en contradiction avec des preuves qu'elle ignore.
La stratégie de l'innocent¶
Une personne qui n'a rien à cacher adopte une stratégie de franchise. C'est un résultat empirique robuste et il repose sur ce que Kassin a appelé l'illusion de transparence ou « phénoménologie de l'innocence » : les innocents croient que leur innocence est visible et que la vérité suffira.
Ils parlent davantage, s'engagent davantage, fournissent plus de détails vérifiables — et se protègent moins.
Le prix de l'innocence
Cette asymétrie a un revers grave : c'est exactement pour cette raison que les innocents renoncent plus souvent à leurs droits, acceptent plus souvent de parler sans avocat, et se retrouvent plus exposés.
Les données sur le renoncement aux droits en garde à vue vont dans ce sens : les personnes innocentes y renoncent plus fréquemment que les coupables. La conséquence pratique est traitée au chapitre Droits et cadre légal.
L'indice produit¶
Comme les deux populations adoptent des stratégies différentes face à une information qu'elles ignorent détenue, l'incohérence entre l'énoncé et la preuve devient un discriminant puissant.
Ce n'est pas un indice comportemental. C'est une mesure objective : soit le récit est compatible avec les traces téléphoniques, soit il ne l'est pas.
La procédure¶
1. Cartographier les preuves¶
Avant l'entretien : inventorier ce qui est détenu, évaluer la force de chaque élément, et surtout identifier ce que la personne sait que vous savez — un élément dont elle a connaissance ne produira aucune contradiction.
2. Poser des questions ouvertes qui couvrent les zones sensibles¶
Sans révéler l'existence de la preuve.
Si vous détenez une vidéo la montrant dans un immeuble à 21 h, vous ne demandez pas « pourquoi étiez-vous dans cet immeuble ? ». Vous demandez : « décrivez-moi votre soirée, du début à la fin ».
3. Resserrer¶
Des questions ouvertes vers des questions plus spécifiques, toujours sans révéler.
« Vous êtes resté chez vous toute la soirée ? » — « Vous n'êtes sorti à aucun moment ? » — « Personne ne pourrait vous avoir vu ailleurs ? »
Chaque réponse fixe un engagement. La personne accumule des positions dont elle ne pourra plus sortir.
4. Divulguer¶
Une fois les engagements pris, présenter la preuve, et demander une explication.
L'ordre est ce qui fait tout. Divulguée en premier, la preuve devient une information que la personne intègre à son récit. Divulguée en dernier, elle devient une contradiction qu'elle doit expliquer.
5. Recommencer¶
S'il y a plusieurs preuves, on répète le cycle, en réservant les plus fortes pour la fin.
Le tableau des ordres de divulgation¶
| Ordre | Ce qui se passe |
|---|---|
| Preuve d'abord | La personne ajuste son récit pour l'intégrer. Aucune contradiction. Souvent : « oui, j'allais y venir ». |
| Preuve en dernier | La personne s'est engagée. La contradiction est établie et documentée. |
| Preuve jamais | Aucune information n'est extraite, mais aucune n'est perdue non plus. |
La ligne du milieu est SUE. La première ligne est ce que fait spontanément un enquêteur non formé — et ce que fait systématiquement l'approche accusatoire, qui présente les preuves d'emblée pour confronter.
Le point le plus important de tout le chapitre
Montrer ses preuves trop tôt les détruit.
Une preuve non révélée conserve la totalité de son pouvoir de contradiction. Une preuve révélée devient un élément du récit de la personne.
Les résultats¶
Les études SUE rapportent des tailles d'effet sur l'incohérence énoncé-preuve de l'ordre de \(d \approx 1{,}0\) et au-delà, la méta-analyse de Hartwig et collaborateurs donnant des valeurs élevées.1
Pour situer : c'est quatre fois la taille d'effet moyenne des indices comportementaux passifs (\(d = 0{,}25\)) recensés au chapitre Les indices qui existent vraiment.
Les études d'exactitude de jugement rapportent des taux nettement supérieurs à ceux de l'entretien standard, généralement dans une fourchette de 60 à 85 % selon les protocoles.
Précaution de lecture
Ces effets sont mesurés dans des protocoles où les preuves sont réelles et solides, et où le protagoniste ignore ce qui est détenu. Sur le terrain, les preuves sont souvent partielles, ambiguës, et la personne peut deviner ce qui existe.
Comme partout dans ce guide, l'effet de laboratoire majore l'effet de terrain.
Les variantes¶
SUE-C (confrontation) : divulgation graduée en plusieurs temps, du plus faible au plus fort.
L'approche du « framing » : présenter la preuve de manière volontairement vague avant de la préciser, pour observer comment la personne s'ajuste.
SUE en groupe : appliqué à plusieurs personnes censées avoir vécu le même événement, en exploitant leurs divergences.
Les limites et le risque¶
Elle exige des preuves. SUE n'est pas une méthode de détection sans dossier. Sans élément à confronter, il n'y a rien à divulguer.
Une contradiction n'est pas une culpabilité. C'est le point le plus important pour la défense. Les gens se contredisent tout le temps sur des faits anodins : la mémoire est reconstructive, les horaires sont approximatifs, on oublie un détour, on confond deux soirées.
Une contradiction établit qu'il faut expliquer quelque chose. Elle n'établit rien d'autre.
L'effet de rétention prolongée. Une personne à qui l'on ne révèle rien pendant longtemps, et à qui l'on demande de préciser encore et encore, peut développer un sentiment d'être piégée qui dégrade la coopération — et augmente la suggestibilité.
Ce que cela implique si vous êtes de l'autre côté¶
Trois conséquences directes, développées au chapitre Contrer un entretien hostile.
Vous ne savez pas ce qu'ils savent. C'est le postulat de la méthode et il est en général vrai. Ne pas le supposer est la première erreur.
Chaque affirmation est un engagement. Notamment les affirmations d'exhaustivité — « je n'ai vu personne », « je ne suis pas sorti », « c'est tout ». Elles sont plus faciles à contredire que les affirmations positives.
L'incertitude assumée n'est pas une faiblesse. « Je ne me souviens pas avec certitude » est une réponse honnête, cohérente avec le fonctionnement réel de la mémoire, et elle ne crée pas d'engagement contradictoire. La certitude excessive sur des détails anciens est ce qui vous met en difficulté.
À retenir¶
L'essentiel de ce chapitre
- SUE : ne rien révéler, laisser la personne s'engager, divulguer ensuite.
- Fondement : coupables et innocents adoptent des stratégies différentes — évitement contre franchise.
- Les innocents parlent plus et se protègent moins, par « phénoménologie de l'innocence ». C'est ce qui les expose.
- L'indice n'est pas comportemental mais objectif : incohérence énoncé-preuve, \(d \approx 1{,}0\) — quatre fois les indices passifs.
- Divulguer une preuve trop tôt la détruit : elle devient un élément du récit au lieu d'une contradiction.
- Une contradiction n'établit pas une culpabilité : la mémoire humaine produit des contradictions en permanence.
- Pour vous : vous ne savez pas ce qu'ils savent ; chaque affirmation d'exhaustivité est un engagement ; l'incertitude assumée est honnête et sûre.
Chapitre suivant : Analyse de contenu
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Hartwig, M., Granhag, P. A. & Luke, T., travaux sur le Strategic Use of Evidence. Voir la synthèse dans Meissner et al. (2021), Applied Cognitive Psychology. ↩