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Polygraphe et instruments

Ce que mesure un polygraphe

Le polygraphe enregistre en continu plusieurs paramètres physiologiques :

Canal Mesure
Cardiovasculaire Pression artérielle relative, fréquence cardiaque
Respiratoire Amplitude et rythme, thoracique et abdominal
Électrodermal Conductance de la peau — sudation des paumes
Parfois Mouvements, activité motrice sur le siège

Ces canaux mesurent tous la même chose : l'activation du système nerveux autonome.

Ce qui n'est pas mesuré : le mensonge. Il n'existe aucune réponse physiologique spécifique au fait de mentir. C'est le point de départ obligatoire de toute discussion sur l'instrument, et il n'est pas contesté même par ses partisans.

L'instrument mesure une activation. Toute la question est de savoir si l'on peut inférer un mensonge à partir de son profil temporel en réponse à des questions choisies.


Les deux protocoles

Le test à questions de comparaison (CQT)

Le protocole dominant, notamment aux États-Unis.

Trois types de questions sont alternées :

  • pertinentes — « avez-vous pris l'argent dans le coffre ? » ;
  • de comparaison — des questions de type « avez-vous déjà menti pour éviter des ennuis ? », conçues pour que presque tout le monde ait quelque chose à se reprocher ;
  • neutres — « êtes-vous assis sur une chaise ? ».

Le raisonnement : un coupable réagirait davantage aux questions pertinentes, puisque c'est là que se joue son risque. Un innocent réagirait davantage aux questions de comparaison, sur lesquelles il a effectivement quelque chose à cacher.

Le test d'information dissimulée (CIT)

Logique entièrement différente, et bien meilleure.

On ne demande pas si la personne ment. On teste si elle reconnaît une information que seul l'auteur des faits pourrait connaître.

Exemple : l'arme du crime n'a pas été rendue publique. On présente une série d'items — « était-ce un couteau ? un marteau ? une corde ? une barre de fer ? » — et on observe si l'un d'eux produit une réponse d'orientation différentielle.

Le CIT dispose d'une base théorique solide — la réponse d'orientation face à un stimulus signifiant — et de meilleures propriétés psychométriques, particulièrement en spécificité : une personne qui ignore l'information ne peut pas réagir différemment, puisque tous les items lui sont également inconnus.

Sa limite est opérationnelle : il exige des informations tenues secrètes, connues du seul auteur. Une fuite dans la presse, une divulgation par les enquêteurs, ou une simple observation de la scène par un témoin détruit l'item. Cette contrainte explique son usage limité — sauf au Japon, où il est le protocole standard.


Le rapport de 2003

L'évaluation de référence est le rapport du National Research Council américain, The Polygraph and Lie Detection (2003), commandé après des affaires d'espionnage ayant mis en cause l'usage du polygraphe dans le dépistage des personnels des laboratoires nucléaires.1

Ses conclusions principales :

Sur la performance. Le CQT distingue mensonge et vérité à un taux supérieur au hasard, dans des conditions d'étude spécifique. Les estimations médianes citées se situent autour de 70 à 85 % selon les corpus retenus — avec une variabilité considérable et un taux de faux positifs mal établi en conditions réelles.

Sur la qualité des preuves. Le comité juge la base scientifique du CQT faible et une grande partie de la recherche sur la précision du polygraphe de qualité médiocre. Les études de laboratoire portent sur des enjeux artificiels ; les études de terrain souffrent d'un problème de critère — la « vérité » y est souvent établie par des aveux, eux-mêmes parfois obtenus… à la suite du test.

Sur le dépistage de masse. C'est le verdict le plus sévère, et le motif du rapport. Les preuves sont jugées « maigres et scientifiquement faibles » pour l'usage en dépistage de sécurité.

Pourquoi le dépistage est un problème mathématique

Reprenons le calcul de faible prévalence, appliqué ici.

Supposons 10 000 employés, dont 10 représentent réellement un risque. Un test avec 80 % de sensibilité et 90 % de spécificité — hypothèses généreuses — donne :

  • vrais positifs : \(10 \times 0{,}80 = 8\)
  • faux positifs : \(9\,990 \times 0{,}10 = 999\)

Sur 1 007 personnes signalées, 999 sont innocentes : 99,2 %. Pour attraper 8 personnes sur 10, on en accuse mille à tort.

C'est une propriété mathématique, pas un défaut d'exécution. Aucun test imparfait ne peut être utilisé en dépistage sur une population à très faible prévalence sans produire une majorité écrasante de faux positifs.

Le second problème du dépistage

Une personne réellement dangereuse est aussi la plus susceptible d'être préparée, entraînée, et motivée à employer des contre-mesures.

Le NRC formule explicitement cette inquiétude : si les contre-mesures sont efficaces, elles pourraient « sérieusement compromettre toute valeur » du dépistage polygraphique.

Le test échoue donc préférentiellement sur les cas qu'il existe pour trouver.


Les contre-mesures

La littérature scientifique sur ce point est publiée et ancienne.

Honts, Raskin & Kircher (1994) ont montré qu'environ 50 % des sujets entraînés aux contre-mesures parvenaient à déjouer un CQT. Les manœuvres physiques et les stratégies mentales apparaissaient d'efficacité comparable.2

Le résultat sur la détection de ces contre-mesures est plus frappant encore : l'examinateur d'origine n'en a détecté qu'une petite fraction pour les manœuvres physiques, et aucune pour les stratégies mentales. Une analyse électromyographique séparée obtenait de bien meilleurs résultats — ce qui suppose un équipement qui n'est pas standard.

Statut légal — important

Ce guide décrit un résultat de recherche publié. Il ne fournit pas de protocole opérationnel, et ce n'est pas une omission de commodité.

Aux États-Unis, enseigner des contre-mesures polygraphiques à des personnes déclarant vouloir tromper un test fédéral a donné lieu à des poursuites pénales et à des peines de prison : Chad Dixon (8 mois, 2013) et Doug Williams (2 ans, 2015), tous deux poursuivis à la suite d'opérations d'infiltration.34

Ce qui a été poursuivi n'est pas la publication d'information sur les contre-mesures — la littérature scientifique est publique et le reste — mais l'entraînement individualisé de personnes ayant annoncé une intention de fraude.

Ce que cela signifie pour un lecteur : la vulnérabilité du polygraphe aux contre-mesures est un argument sur sa validité, pas un mode d'emploi.


Les autres instruments

L'analyse vocale de stress

Vendue sous divers noms commerciaux, présentée comme détectant le stress ou le mensonge dans la voix, parfois par téléphone.

Les évaluations indépendantes sont uniformément négatives : les performances ne se distinguent pas du hasard. Ces dispositifs ont pourtant été déployés à grande échelle, notamment dans des services publics de plusieurs pays pour la détection de fraude aux prestations sociales, avant d'être abandonnés.

L'imagerie cérébrale fonctionnelle

L'IRM fonctionnelle appliquée à la détection du mensonge donne des résultats supérieurs au hasard en moyenne de groupe, dans des tâches de mensonge instruit en laboratoire.

Les obstacles au passage à l'individu sont majeurs : nécessité d'une coopération totale — le sujet doit rester immobile dans un tube —, sensibilité aux contre-mesures mentales, absence de validation sur des mensonges spontanés à enjeu réel, et le fait qu'une différence significative sur une moyenne de groupe ne fonde pas un jugement individuel.

Les tentatives d'introduction devant les tribunaux américains ont été rejetées.

Les systèmes automatiques d'analyse faciale et comportementale

Ils héritent de tous les problèmes du chapitre Visage et émotion : le débat, plus les leurs : entraînement sur expressions posées, biais démographiques documentés, et absence de validation sur la tâche revendiquée.

Un système entraîné à reconnaître des configurations faciales étiquetées selon une théorie contestée ne peut pas être plus valide que cette théorie.


Ce que le polygraphe fait vraiment

Une lecture largement partagée par les critiques comme par une partie des praticiens : le polygraphe fonctionne surtout comme un dispositif d'intimidation ritualisée.

La conviction du sujet que l'appareil marche produit un effet réel. Un nombre notable d'aveux survient avant le test, pendant l'entretien préalable, ou lors de la présentation des résultats — indépendamment de ce que les tracés montrent.

Cela peut être opérationnellement utile. Ce n'est pas de la mesure. Et cela signifie qu'une part de la performance attribuée à l'instrument revient en réalité à la croyance du sujet en l'instrument.

Statut juridique en France

Le polygraphe n'a pas de valeur probatoire en procédure pénale française et n'est pas utilisé par les services d'enquête comme moyen de preuve. Il n'a pas non plus de place dans le recrutement, où son emploi se heurterait aux dispositions du code du travail sur la pertinence et la proportionnalité des informations demandées à un candidat.

Voir Droits et cadre légal.


À retenir

L'essentiel de ce chapitre

  • Le polygraphe mesure l'activation autonome, pas le mensonge. Il n'existe aucune réponse physiologique spécifique au mensonge.
  • CQT : compare les réactions aux questions pertinentes et de comparaison. Base théorique faible.
  • CIT : teste la reconnaissance d'une information secrète. Théoriquement bien meilleur, mais exige des informations réellement non divulguées.
  • NRC 2003 : base scientifique du CQT jugée faible, recherche de qualité médiocre, preuves « maigres et scientifiquement faibles » pour le dépistage.
  • En dépistage à faible prévalence, les faux positifs écrasent les vrais — propriété mathématique, pas défaut d'exécution.
  • Les contre-mesures sont efficaces chez environ la moitié des sujets entraînés et mal détectées. Leur enseignement à but de fraude a donné lieu à des condamnations aux États-Unis.
  • Analyse vocale de stress : niveau du hasard. IRMf : non transposable à l'individu.
  • Le polygraphe fonctionne largement par intimidation ritualisée.

Chapitre suivant : Ce que l'enquêteur observe vraiment


  1. National Research Council (2003), The Polygraph and Lie Detection, National Academies Press. ↩

  2. Honts, C. R., Raskin, D. C. & Kircher, J. C. (1994). Mental and physical countermeasures reduce the accuracy of polygraph tests. Journal of Applied Psychology, 79(2), 252–259. ↩

  3. Chad Dixon sentenced to 8 months for lie-detector case, WJLA. ↩

  4. Doug Williams (polygraph critic), Wikipédia. ↩