Le visage¶
Le visage est le canal le plus observé et le plus mal interprété. Ce chapitre le décrit mécaniquement — quels muscles bougent et comment le dire — en laissant la question « qu'est-ce que ça veut dire » au chapitre Visage et émotion : le débat.
Cette séparation est délibérée. La description est solide ; l'interprétation ne l'est pas.
FACS : décrire sans interpréter¶
Le Facial Action Coding System (FACS), publié par Paul Ekman et Wallace Friesen en 1978 et révisé en 2002, est un système de description anatomique des mouvements du visage.
Il découpe toute expression en unités d'action (Action Units, AU), chacune correspondant à l'activité d'un muscle ou d'un groupe de muscles. Il en existe une quarantaine pour le visage proprement dit.
Le point essentiel : FACS ne dit rien des émotions. C'est un système de notation, comme la notation musicale. Il permet d'écrire qu'un sourcil interne s'est levé, pas que la personne est triste.
C'est aussi ce qui explique la longévité de FACS malgré les controverses sur les émotions : il est utilisé en animation, en chirurgie maxillo-faciale, en recherche sur la douleur et en apprentissage automatique, indépendamment de toute théorie émotionnelle.
Quelques unités d'action utiles à connaître¶
| AU | Nom | Ce qui bouge — description observable |
|---|---|---|
| 1 | Inner brow raiser | Extrémités internes des sourcils montent |
| 2 | Outer brow raiser | Extrémités externes des sourcils montent |
| 4 | Brow lowerer | Sourcils descendent et se rapprochent, ride verticale |
| 5 | Upper lid raiser | Paupière supérieure remonte, blanc visible au-dessus de l'iris |
| 6 | Cheek raiser | Muscle orbiculaire, joue remonte, pattes d'oie |
| 7 | Lid tightener | Paupières se resserrent, œil se rétrécit |
| 9 | Nose wrinkler | Nez se plisse, lèvre supérieure remonte |
| 10 | Upper lip raiser | Lèvre supérieure remonte sans plissement du nez |
| 12 | Lip corner puller | Grand zygomatique, coins de la bouche vers le haut et l'extérieur |
| 14 | Dimpler | Coins de la bouche resserrés vers l'intérieur, fossette |
| 15 | Lip corner depressor | Coins de la bouche descendent |
| 17 | Chin raiser | Menton remonte, lèvre inférieure pousse vers le haut |
| 20 | Lip stretcher | Lèvres étirées horizontalement |
| 23 | Lip tightener | Lèvres se resserrent et s'amincissent |
| 24 | Lip pressor | Lèvres pressées l'une contre l'autre |
L'intérêt pratique de ce tableau n'est pas de coder en FACS — cela demande des dizaines d'heures de formation certifiée. C'est de vous forcer à décrire ce que vous voyez plutôt que ce que vous croyez comprendre.
« AU4 + AU7 » est une observation. « Il est en colère » est une conclusion. Le premier peut être discuté ; le second, non.
Le sourire, cas d'école¶
Le sourire dit « de Duchenne »¶
Guillaume Duchenne de Boulogne, au XIXe siècle, stimule électriquement les muscles faciaux et observe que le grand zygomatique (AU12, coins de la bouche) se contracte volontairement, tandis que l'orbiculaire de l'œil (AU6, joue et paupière inférieure) est beaucoup plus difficile à contracter à volonté.
D'où la distinction classique :
- sourire de Duchenne : AU6 + AU12 — la bouche et les yeux ;
- sourire non-Duchenne : AU12 seul — la bouche seulement.
Le premier accompagne plus souvent le plaisir réel, le second plus souvent la politesse, l'apaisement, la soumission ou la dissimulation.
Trois nuances qui invalident l'usage naïf¶
1. Une partie non négligeable des gens contrôlent AU6. L'affirmation courante selon laquelle le sourire de Duchenne serait infalsifiable est trop forte. Les acteurs et une fraction de la population générale y parviennent.
2. AU6 s'active sans joie. Il s'active dans le rire d'embarras, dans l'effort physique, dans certaines expressions de douleur, et il se contracte mécaniquement quand on plisse les yeux face à la lumière.
3. « Non-Duchenne » ne veut pas dire « faux ». Le sourire poli est un régulateur parfaitement sincère dans sa fonction : il signale la bonne volonté sociale. Le lire comme une dissimulation est une erreur de catégorie.
Erreur fréquente
« Ses yeux ne souriaient pas, donc il mentait. » Le sourire non-Duchenne est la forme par défaut du sourire social. Sa présence dans une interaction professionnelle est la norme statistique, pas une anomalie.
Les yeux¶
Le regard : ce qui est lisible et ce qui ne l'est pas¶
Ce qui n'est pas lisible : le mensonge. La croyance « le menteur fuit le regard » est la plus répandue au monde — 63,66 % des personnes interrogées dans 75 pays et 43 langues la citent spontanément1 — et elle n'est pas soutenue par les données. Certains travaux trouvent même une tendance inverse chez les menteurs conscients de la croyance, qui sur-compensent en maintenant le contact.
Ce qui est lisible :
- la direction — vers quoi ou qui la personne regarde au moment où quelque chose est dit ; en réunion, le regard vers la personne qui détient réellement la décision est un marqueur de structure fiable ;
- la rupture — un contact stable qui se brise soudainement sur un mot précis ;
- le clignement — sa fréquence varie avec l'activation et avec la charge cognitive, dans les deux sens selon le moment de la tâche, ce qui le rend peu exploitable seul ;
- la dilatation pupillaire — corrélée à la charge cognitive et à l'activation, résultat classique depuis les travaux de Hess & Polt (1960) et de Kahneman & Beatty (1966).
La pupille en pratique
La dilatation pupillaire est réelle et robuste en laboratoire, avec un éclairage contrôlé au lux près. En conditions naturelles, la variation liée à la luminosité écrase de plusieurs ordres de grandeur la variation liée à la cognition. Toute lecture pupillaire à l'œil nu dans une pièce ordinaire est de la superstition.
Les mouvements oculaires de la PNL¶
Les schémas du type « en haut à gauche = souvenir, en haut à droite = invention » sont faux. Trois études, dont une portant sur des conférences de presse réelles impliquant des mensonges ultérieurement avérés, n'ont retrouvé aucun des schémas annoncés.2 Détail au chapitre Le cimetière des mythes.
Asymétrie, durée, synchronisation¶
Trois propriétés temporelles et spatiales plus informatives que le contenu de l'expression elle-même.
L'asymétrie. Les expressions volontaires tendent à être légèrement plus marquées d'un côté du visage — souvent le gauche. Les expressions spontanées sont plus symétriques. La tendance est réelle mais faible ; elle ne suffit jamais à elle seule, et les asymétries anatomiques individuelles sont importantes.
La durée. Une expression émotionnelle spontanée dure typiquement entre une demi-seconde et quatre secondes. Une expression qui se maintient dix secondes sans variation est presque certainement tenue volontairement.
L'attaque et la chute. Une expression spontanée monte et redescend progressivement. Une expression volontaire a tendance à s'installer d'un bloc et à disparaître d'un bloc — le « sourire interrupteur ».
La synchronisation avec la parole. C'est le point le plus exploitable. Dans la production spontanée, l'expression émotionnelle précède ou accompagne l'énoncé. Une expression qui arrive nettement après le mot qu'elle est censée accompagner a été construite.
Le meilleur indice facial du chapitre
Ce n'est pas quelle expression, c'est quand. Le décalage temporel entre l'expression et la parole est plus informatif que la configuration musculaire, et il est nettement plus difficile à contrôler.
Ce que le visage ne fait pas¶
- Il ne trahit pas des pensées spécifiques. Il n'existe aucun observable correspondant à « il pense à un nombre entre 1 et 10 ».
- Il ne code pas des catégories émotionnelles de façon fiable. Voir Visage et émotion : le débat.
- Il ne distingue pas les causes d'une même activation. Peur d'être accusé et peur d'être découvert produisent la même chose — c'est l'erreur d'Othello.
À retenir¶
L'essentiel de ce chapitre
- FACS décrit les mouvements (unités d'action) sans les interpréter. Décrire en AU force la séparation observation / conclusion.
- Sourire de Duchenne = AU6 + AU12. Utile, mais ni infalsifiable, ni spécifique de la joie ; et un sourire poli n'est pas un mensonge.
- L'évitement du regard n'est pas un indice de mensonge, malgré la croyance la plus répandue au monde.
- La dilatation pupillaire est un effet réel de laboratoire, inexploitable à l'œil nu.
- Les propriétés temporelles — durée, attaque, symétrie, et surtout synchronisation avec la parole — sont plus informatives que la configuration.
Chapitre suivant : Le corps