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Segment 6 — Louer un bloc /24 et le déclarer

La piste industrielle. Plutôt que d'acheter des IP à l'unité au prix du marché des proxys, on remonte d'un cran : on loue des adresses en gros, on les annonce soi-même, et on déclare aux bases de géolocalisation qu'elles sont résidentielles.

Sur le papier, le prix par adresse s'effondre. Ce chapitre montre pourquoi le montage ne tient quand même pas.

Ce chapitre est corrigé par le chapitre 8

Les prix retenus ici (175 $/mois le /24, transit présenté comme une ligne de coût significative) sont trop élevés. Le marché de gros donne les tarifs réels : 0,35 à 0,50 $/IP en location, 18 à 45 $/IP à l'achat, et un transit négligeable au volume concerné — soit ~1,60 $/IP tout compris, sous le seuil de rentabilité.

La conclusion ne change pas, mais son motif change : cette piste n'échoue pas sur le prix, elle échoue uniquement sur la classification.

Le montage

Quatre briques :

  1. Louer un bloc IPv4. Les courtiers louent des /24 (256 adresses) à partir d'environ 175 $/mois, lettre d'autorisation fournie (LogicWeb). Cela met l'adresse à 0,68 $/mois — le prix le plus bas de tout le rapport.
  2. Obtenir un ASN et annoncer le bloc en BGP, ou passer par un hébergeur qui accepte d'annoncer un bloc client.
  3. Publier un geofeed (RFC 8805) référencé depuis le WHOIS du bloc, déclarant le pays, la région — et, via le programme GeoIP Exchange de MaxMind, les données d'opérateur et de type d'utilisateur (MaxMind). Les robots relisent les feeds à une cadence quotidienne à hebdomadaire, et les courtiers annoncent une propagation de l'ordre de 7 jours (ipgeolocation.io).
  4. Faire tourner 256 nodes, un par adresse, sur quelques serveurs.

Le calcul optimiste

Poste Coût mensuel
Location du /24 175 $
Transit et hébergement de quelques serveurs 100 à 200 $
ASN et frais RIR ~10 $ amortis
Total ~300 à 400 $
Par adresse 1,20 à 1,60 $

Face à 12 $ nets par node, cela donnerait une marge apparente de plus de 10 $ par adresse, soit 2 500 à 2 700 $ par mois. C'est le seul montage du rapport qui affiche un profit théorique à trois chiffres.

Il ne fonctionne pas, pour quatre raisons cumulatives.

Pourquoi ça ne tient pas

1. La déclaration ne bat pas la mesure active

Le geofeed est déclaratif. Il permet de dire où sont les adresses et à qui elles appartiennent, et les fournisseurs de géolocalisation le consomment volontiers — parce que l'opérateur est effectivement la meilleure source pour sa propre géographie.

Mais la classification « hébergement vs résidentiel » ne repose plus seulement sur la déclaration. IPinfo construit ses données de détection de vie privée « par mesure active, incluant l'observation du comportement des nœuds de sortie VPN et proxy » (IPinfo).

Or 256 adresses qui :

  • sont annoncées par un ASN unique et récent ;
  • répondent toutes depuis le même datacenter, avec la même latence ;
  • présentent une disponibilité de 100 % et aucun cycle jour/nuit ;
  • font toutes tourner le même logiciel de nœud de sortie VPN ;

…forment une signature qu'aucune déclaration ne masque. Le geofeed dira « résidentiel » ; la mesure dira « 256 nœuds de sortie identiques en datacenter ».

2. Le coefficient de charge annule le gain

Rappel de la formule de tarification de Mysterium (chapitre 1) :

\[ \text{Prix} = \text{Prix de base} \times \text{Coefficient de charge} \]

où le coefficient de charge baisse quand les nodes abondent dans une région. Injecter 256 nodes dans un seul pays fait exactement ce que le mécanisme est conçu pour punir. Le raisonnement « 256 × 12 $ » suppose que le 256ᵉ node est payé comme le premier ; la formule dit le contraire, explicitement.

Le réseau compte environ 31 000 IP au total (MystNodes) : 256 nodes représenteraient ~0,8 % du réseau entier, concentrés sur un seul préfixe. Ce n'est pas une goutte d'eau.

3. Le volume de trafic devient un vrai coût

256 nodes × 88 Go médians = 22 To par mois. À ce volume, le transit n'est plus un forfait négligeable : il devient une ligne de coût significative, et elle croît proportionnellement au revenu. La marge par gigaoctet vendu se compare alors directement au prix du transit, et Mysterium vend à 0,04-0,30 $ le gigaoctet.

4. Le résultat final n'est pas résidentiel

Même si toutes les étapes réussissaient, l'objet obtenu serait un parc de nœuds de sortie VPN en datacenter portant des adresses déclarées résidentielles. C'est-à-dire, très exactement, un réseau de proxys résidentiels artificiels — le produit que vendent les fournisseurs du segment 1, avec la même faiblesse structurelle, et sans leur avantage : eux ont de vrais accords avec de vrais opérateurs.

Et si l'on visait plus petit ?

Louer un /28 (16 adresses) au lieu d'un /24 réduirait la signature. Mais le prix par adresse remonte fortement sur les petits blocs, les frais fixes (ASN, hébergement BGP) ne se divisent plus que par 16, et le problème de mesure active reste entier — 16 nœuds de sortie identiques dans le même datacenter, ce n'est pas moins détectable que 256, c'est juste moins rentable.

Ce que la piste vaut quand même

Elle n'est pas dénuée d'intérêt, mais pour un autre métier : devenir soi-même fournisseur de proxys plutôt que node runner. C'est le marché où la même ressource se vend 1 à 5 $ par adresse et par mois, avec plusieurs clients par adresse, sans consommer de transit à hauteur de 22 To.

Autrement dit, quiconque parvient à monter ce dispositif a intérêt à vendre ses IP à l'industrie du proxy plutôt qu'à les consommer chez Mysterium. Ce qui est, une fois encore, l'observation centrale de ce rapport : la bande passante résidentielle vaut plus cher en amont qu'en aval.

Verdict du segment

Critère Résultat
Prix par adresse 0,68 à 1,60 $ — le seul sous le seuil
Classification résidentielle tenable Non, face à la mesure active
Neutre vis-à-vis du coefficient de charge Non
Coût de transit à l'échelle Significatif
Complexité (ASN, BGP, geofeed) Élevée

Éliminé. Le seul montage dont le prix passe est aussi le seul dont la classification ne passe pas.


Suite : Partie 3 — L'économie