Pourquoi Reid s'effondre¶
Trois défaillances, en cascade. Chacune serait grave isolément ; leur composition est ce qui produit des faux aveux.
Défaillance 1 — Le tri comportemental ne fonctionne pas¶
Le BAI suppose que coupables et innocents diffèrent de manière systématique dans leur comportement. C'est la partie testable de la doctrine, et elle a été testée.
Les indices ne discriminent pas¶
Les comportements sur lesquels s'appuie le BAI — évitement du regard, postures de fermeture, agitation, contacts sur soi — sont ceux dont la méta-analyse de DePaulo et al. (2003) établit qu'ils ne discriminent pas, ou avec des tailles d'effet dérisoires. Voir Les indices qui existent vraiment.
Certaines prédictions sont inversées¶
Plus grave : plusieurs différences prédites par la doctrine vont, dans les travaux expérimentaux, dans le sens opposé.
Le BAI attend d'un coupable qu'il bouge davantage. Les données montrent une tendance à la rigidité chez les menteurs. Le BAI attend un évitement du regard. Les menteurs conscients de la croyance maintiennent le contact visuel.
Un indicateur dont le signe est inversé est pire qu'un indicateur nul : il oriente activement vers la mauvaise conclusion.
Le problème du taux de base¶
Même en supposant un tri correct à 70 % — hypothèse généreuse —, appliquer ce tri à une population où, disons, 20 % des personnes interrogées sont coupables donne, sur 100 personnes :
- coupables correctement identifiés : \(20 \times 0{,}7 = 14\)
- innocents incorrectement identifiés : \(80 \times 0{,}3 = 24\)
Sur 38 personnes envoyées en interrogatoire accusatoire, 24 sont innocentes — soit 63 %. Et elles y sont envoyées avec la mention « le comportement indique la culpabilité », ce qui installe l'enquêteur dans une certitude préalable.
C'est le même calcul de faible prévalence que celui du chapitre Micro-expressions, avec des conséquences judiciaires.
Défaillance 2 — La certitude préalable transforme l'entretien¶
Une fois le tri effectué, l'enquêteur entre dans la pièce convaincu. Saul Kassin a décrit cette configuration comme un processus « présomptif de culpabilité » : une interaction sociale dirigée par une figure d'autorité qui détient une croyance a priori forte sur sa cible.1
Trois effets s'enchaînent, tous documentés expérimentalement.
L'enquêteur pose des questions confirmatoires. Les questions elles-mêmes présupposent la culpabilité : « pourquoi l'avez-vous fait ? » plutôt que « que s'est-il passé ? ». Cela ne laisse pas d'espace pour une réponse innocente.
L'enquêteur exerce plus de pression. La certitude autorise la dureté.
La cible réagit à la pression. Elle devient défensive, hésitante, agitée — c'est-à-dire qu'elle produit exactement les comportements que le tri prétendait détecter.
La boucle
Le tri produit une certitude → la certitude produit une pression → la pression produit les comportements que le tri cherchait → ces comportements confirment la certitude.
La méthode fabrique les indices qu'elle prétend découvrir. C'est l'illustration la plus nette de l'erreur n° 10 du chapitre Les dix erreurs de débutant : on modifie ce qu'on observe.
Défaillance 3 — Les faux aveux¶
Le fait¶
Aux États-Unis, environ 30 % des personnes disculpées par des analyses ADN avaient produit des aveux, des déclarations incriminantes, ou plaidé coupable.2
Ce chiffre est le plus important de tout le guide, parce qu'il réfute le postulat sur lequel repose toute la famille accusatoire : un innocent ne s'accuserait jamais d'un crime qu'il n'a pas commis.
Il s'en accuse. Régulièrement.
Pourquoi un innocent avoue¶
Quatre mécanismes, qui se composent.
Le calcul à court terme. Après plusieurs heures, la personne veut d'abord que cela s'arrête. Elle raisonne : « j'avoue, je sors, et je m'expliquerai ensuite ». Ce raisonnement est faux — un aveu est en pratique quasi irréversible et écrase tout le reste du dossier — mais il est cohérent sous la contrainte du moment.
La minimisation croyable. Quand on répète pendant des heures que l'acte est compréhensible, accidentel, sans réelle gravité, l'aveu paraît peu coûteux. Il ne l'est pas : les conséquences juridiques ne sont pas modifiées par le cadrage moral proposé dans la pièce.
L'épuisement. Privation de sommeil, durée, isolement, faim, stress prolongé. Les capacités de décision se dégradent, et l'horizon temporel se raccourcit.
L'aveu internalisé. Le cas le plus troublant : après un interrogatoire prolongé, sous affirmation répétée de preuves accablantes, certaines personnes en viennent à croire qu'elles ont commis l'acte et à en produire des souvenirs. Cela concerne particulièrement les personnes jeunes, fatiguées, suggestibles, ou présentant un trouble cognitif.
Les populations vulnérables¶
Le risque n'est pas uniforme. Il est nettement plus élevé chez :
- les mineurs, très sur-représentés dans les faux aveux documentés ;
- les personnes présentant un trouble du développement intellectuel ;
- les personnes présentant un trouble psychiatrique ;
- les personnes en manque ou sous influence ;
- les personnes privées de sommeil ;
- les personnes suggestibles au sens psychométrique du terme.
La contamination de l'aveu¶
L'argument de défense classique — « il connaissait des détails que seul l'auteur pouvait connaître » — s'effondre souvent à l'examen de l'enregistrement intégral, quand il existe.
Les détails ont fréquemment été fournis par les enquêteurs au cours de l'interrogatoire, sous forme de questions suggestives, de photographies montrées, de scénarios proposés, ou de corrections successives d'une version approximative. La personne les restitue ensuite, et l'aveu paraît authentifié par sa propre précision.
C'est l'argument le plus fort en faveur de l'enregistrement intégral et obligatoire des interrogatoires : sans lui, la contamination est indémontrable.
L'abandon institutionnel¶
En 2017, Wicklander-Zulawski & Associates, l'un des plus importants organismes de formation aux techniques d'entretien aux États-Unis — ayant formé des centaines de milliers de policiers et des agents fédéraux — annonce qu'il cesse d'enseigner la technique Reid, en invoquant explicitement le risque de faux aveux.3
Le motif avancé par sa direction : l'accumulation de la littérature montrant que des méthodes alternatives, non accusatoires, présentent moins de risques.
C'est un événement rare. Un acteur commercial majeur abandonne son produit phare sur la base de la recherche académique.
Ce que Reid & Associates répond
L'organisme conteste ces critiques. Ses arguments principaux : la technique correctement appliquée interdit les promesses de clémence, les menaces et les interrogatoires de durée déraisonnable ; les faux aveux documentés résulteraient d'applications incorrectes, non de la méthode.
Objection standard à cette défense : une méthode dont la mauvaise application est fréquente et produit des conséquences irréversibles pose un problème de conception, pas seulement d'exécution. Et la critique du BAI — la phase de tri — porte sur la méthode telle qu'elle est enseignée, pas sur ses dérives.
Ce qu'il faut en retenir au-delà de la police¶
Le mécanisme n'est pas propre à l'interrogatoire criminel. Il apparaît partout où quelqu'un détient une autorité, une certitude préalable, et le pouvoir de prolonger un entretien :
- enquête interne en entreprise ;
- entretien disciplinaire ;
- audit de conformité ;
- entretien parental avec un adolescent ;
- contrôle administratif.
Dans tous ces cas : certitude préalable, questions confirmatoires, pression, production des comportements attendus, confirmation. Et dans le cas de l'entreprise, sans les garanties procédurales du cadre pénal.
À retenir¶
L'essentiel de ce chapitre
- Le tri du BAI ne fonctionne pas : ses indices ne discriminent pas, et certains sont de signe inversé.
- Même à 70 % d'exactitude, un tri appliqué à une population majoritairement innocente envoie une majorité d'innocents en interrogatoire accusatoire.
- La certitude préalable rend l'entretien confirmatoire : la méthode fabrique les indices qu'elle prétend découvrir.
- Environ 30 % des personnes disculpées par l'ADN aux États-Unis avaient produit des aveux ou plaidé coupable.
- Quatre mécanismes de faux aveu : calcul à court terme, minimisation croyable, épuisement, aveu internalisé.
- Les détails « que seul le coupable pouvait connaître » sont souvent fournis par les enquêteurs. D'où la nécessité de l'enregistrement intégral.
- En 2017, Wicklander-Zulawski a cessé d'enseigner Reid.
Chapitre suivant : PEACE et l'entretien d'enquête