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Deux familles de méthodes

La distinction fondatrice

Toute la littérature du domaine s'organise autour d'une opposition :

Accusatoire Recueil d'information
Objectif Obtenir un aveu Obtenir de l'information
Présupposé La personne est coupable La personne détient de l'information
Ton Confrontation Non confrontation
Structure L'enquêteur parle La personne parle
Preuves Présentées tôt, pour confronter Retenues, divulguées stratégiquement
Questions Fermées, suggestives Ouvertes, non suggestives
Résultat recherché « Je l'ai fait » Un récit détaillé et vérifiable
Réussite mesurée par Taux d'aveux Quantité et exactitude de l'information
Représentant Technique Reid (États-Unis) PEACE (Royaume-Uni)

Cette opposition n'est pas idéologique. Elle a été mesurée.


Ce que disent les données comparatives

Les revues systématiques et méta-analyses comparant les deux familles convergent sur un résultat robuste :1

  • les méthodes accusatoires augmentent le nombre d'aveux — vrais et faux ensemble ;
  • les méthodes de recueil d'information augmentent les aveux véridiques tout en réduisant les faux aveux.

Le premier résultat est le point critique, et il faut le formuler exactement : l'accusation ne discrimine pas. Elle augmente la pression, et la pression produit des aveux indépendamment de la culpabilité.

C'est une propriété structurelle : une méthode qui rend l'aveu plus attractif le rend plus attractif pour tout le monde. Un innocent placé sous forte pression, à qui l'on promet une sortie immédiate contre une reconnaissance, fait un calcul rationnel à court terme — et ce calcul aboutit parfois à l'aveu.

Le critère qui départage

Une bonne méthode ne maximise pas le nombre d'aveux. Elle maximise le rapport signal sur bruit : elle doit produire beaucoup d'aveux véridiques et très peu de faux.

Une méthode évaluée sur son taux d'aveux total est une méthode dont on ne mesure pas la qualité.


La famille accusatoire

Logique

Elle repose sur trois postulats enchaînés :

  1. on peut déterminer avant l'interrogatoire, par observation comportementale, si une personne est coupable ;
  2. une personne coupable ne se livrera que sous pression psychologique ;
  3. cette pression peut être appliquée sans produire de faux aveux, parce qu'un innocent « ne s'accuserait jamais ».

Le troisième postulat est intuitivement très fort et il est empiriquement faux. C'est l'objet du chapitre Pourquoi Reid s'effondre.

Le premier postulat est faux aussi, pour les raisons établies dans toute la partie Science.

Le répertoire

  • confrontation d'emblée avec une affirmation de certitude ;
  • coupure de toute dénégation ;
  • offre de « thèmes » — des justifications morales qui rendent l'aveu acceptable (« n'importe qui aurait fait pareil dans votre situation ») ;
  • questions alternatives forcées, dont les deux branches présupposent la culpabilité (« vous aviez tout prévu, ou c'est parti d'un moment d'égarement ? ») ;
  • isolement, durée, minimisation des conséquences ;
  • présentation précoce, parfois exagérée, des preuves.

Où on la rencontre

Aux États-Unis, historiquement dominante et encore largement enseignée, malgré le recul décrit au chapitre 3. Ailleurs, sous des formes atténuées, dans des contextes non policiers : entretiens disciplinaires en entreprise, audits internes, enquêtes d'assurance, entretiens de sécurité privée.

Le contexte le plus fréquent pour un lecteur ordinaire

Vous avez statistiquement plus de chances de subir un entretien accusatoire au travail — enquête interne, entretien disciplinaire, contrôle de conformité — que dans un commissariat.

Le répertoire est identique. Le cadre juridique protecteur, lui, est bien plus faible. Voir Contrer un entretien hostile.


La famille du recueil d'information

Logique

  1. l'objectif est l'information exacte, pas l'aveu ;
  2. la mémoire est fragile et se dégrade sous pression, donc la pression est contre-productive ;
  3. la véracité s'évalue en confrontant le contenu aux preuves, pas en lisant le comportement ;
  4. un entretien doit produire un matériau vérifiable ;
  5. l'enregistrement intégral protège tout le monde, y compris l'enquêteur.

Le répertoire

  • construction de rapport, sans dissimuler le rôle ni le cadre ;
  • récit libre d'abord, sans interruption, aussi long que possible ;
  • questions ouvertes ensuite, du général au particulier ;
  • questions inattendues, non anticipables ;
  • divulgation tardive et graduée des preuves ;
  • demande explicite de détails vérifiables ;
  • enregistrement intégral.

Où on la rencontre

Au Royaume-Uni, où PEACE est le cadre national depuis le début des années 1990. En Norvège, aux Pays-Bas, en Nouvelle-Zélande, en Australie. Aux États-Unis, elle progresse via les travaux du HIG (High-Value Detainee Interrogation Group), un programme fédéral de recherche appliquée sur l'entretien.


Pourquoi cette partie compte pour vous

Une conclusion contre-intuitive à retenir avant tous les chapitres suivants.

L'entretien qui vous met en difficulté n'est pas celui où on crie.

L'entretien accusatoire est brutal, reconnaissable, et facile à refuser : vous savez que vous êtes accusé, vous savez qu'il faut vous taire ou demander assistance.

L'entretien de recueil d'information est agréable. L'interlocuteur est courtois, il vous laisse parler longuement, il ne vous contredit pas, il paraît vous croire. Il ne dévoile aucune de ses preuves.

C'est précisément ce qui le rend efficace : il obtient un récit long et détaillé, qu'il confrontera ensuite aux éléments qu'il détenait depuis le début.

La formulation à retenir

Un entretien confortable n'est pas un entretien inoffensif. Les méthodes les plus efficaces contre vous sont conçues pour être confortables — parce que le confort produit de la parole, et que la parole produit du matériau confrontable.


À retenir

L'essentiel de ce chapitre

  • Deux familles : accusatoire (obtenir un aveu) et recueil d'information (obtenir du contenu vérifiable).
  • L'accusation augmente les aveux vrais et faux ensemble : elle ne discrimine pas.
  • Le recueil d'information augmente les aveux véridiques et réduit les faux.
  • Le postulat « un innocent ne s'accuserait jamais » est intuitif et faux.
  • Le vrai critère d'évaluation d'une méthode n'est pas le taux d'aveux mais le rapport vrais/faux.
  • L'entretien le plus efficace contre vous est le plus agréable.

Chapitre suivant : Reid et le BAI