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Ce qu'il ne faut pas lire

Un chapitre de ce type est désagréable à écrire et utile à lire, pour une raison asymétrique : le temps perdu sur un bon livre est simplement perdu, alors que le temps investi dans un mauvais livre de management produit des convictions fausses qu'il faudra ensuite démonter.

Les ouvrages listés ici ne sont pas mauvais au sens de mal écrits — plusieurs sont excellemment écrits, c'est d'ailleurs le problème. Ils sont listés parce que ce qu'ils affirment ne découle pas de ce qu'ils montrent.

Les livres de recettes des gagnants

Livre Année Le problème
Tom Peters & Robert Waterman, In Search of Excellence 1982 Fondateur du genre. Une partie des entreprises « excellentes » a connu de graves difficultés dans les années qui ont suivi
Jim Collins & Jerry Porras, Built to Last 1994 Même méthode : sélection sur le résultat, recherche de traits communs
Jim Collins, Good to Great 2001 Le cas documenté en détail au chapitre Regard critique

Le défaut commun est celui décrit au chapitre précédent : sélection sur la variable expliquée, absence de groupe de comparaison, données d'entretien contaminées par la connaissance du résultat.

Faut-il les lire quand même ?

Oui, mais pas comme des livres de management : comme des objets d'étude. Lire Good to Great après Rosenzweig est un exercice instructif — on voit fonctionner le mécanisme en direct. Le lire avant, c'est acheter la conclusion.

C'est la raison pour laquelle ils figurent ici et non dans les chapitres de discipline : leur place est dans le dossier « comment on se trompe », pas dans le socle.

Les concepts uniques étirés en livre

Beaucoup de succès de librairie sont un article de revue étiré sur 250 pages par accumulation d'anecdotes. Le symptôme est reconnaissable : la thèse entière tient dans le sous-titre, et les chapitres 3 à 12 la répètent avec d'autres entreprises.

Exemples fréquemment recommandés dans les listes de « livres que tout manager doit lire » :

  • Patrick Lencioni, The Five Dysfunctions of a Team (2002). Une fable d'entreprise et un modèle pyramidal en cinq niveaux, sans base empirique. Le modèle est plausible et pédagogique ; il n'est adossé à aucune donnée. Sur le même sujet, Edmondson et Hackman apportent des résultats mesurés — voir Organisations et leadership.
  • Simon Sinek, Start With Why (2009). Thèse assénée par exemples sélectionnés, sans contre-exemples ni mesure.
  • Les livres de dirigeants. Ce sont des documents, parfois passionnants, mais ce sont des récits d'un vainqueur sur sa propre victoire, écrits ou réécrits pour l'occasion. À classer avec les sources primaires, pas avec les manuels.

Le critère, pas la liste

Cette liste n'est pas exhaustive et ne peut pas l'être : le genre produit plusieurs dizaines de titres par an. Ce qui est transposable, c'est le test en quatre questions du chapitre précédent. Appliqué en librairie, il élimine l'essentiel du rayon en cinq minutes.

Le cas des listes de lecture

La liste des 99 meilleurs livres de business de Josh Kaufman (personalmba.com) est la plus connue des listes de ce type et l'une des mieux tenues : elle est ancienne, elle est argumentée titre par titre, et — c'est ce qui la distingue — elle maintient une liste publique des livres qu'elle a retirés (The Deprecated List).

Un auteur de liste qui publie ce qu'il a déclassé fait exactement ce que les livres critiqués dans ce chapitre ne font pas : il expose ses erreurs. La liste reste une sélection personnelle sans méthode formelle, et elle reste orientée vers l'entrepreneuriat et l'efficacité individuelle plutôt que vers le programme d'une école de commerce. À utiliser comme point de comparaison, pas comme programme.

Ce qui n'est pas dans ce chapitre, et pourquoi

Certains livres critiquables figurent quand même dans le socle, avec leur réserve explicite : The Innovator's Dilemma, Leading Change, The Lean Startup, Never Split the Difference. La différence est qu'ils apportent un cadre opérationnel dont on peut faire quelque chose, même sans preuve solide, et que leur limite est identifiable.

Les livres de ce chapitre, eux, n'apportent pas de cadre : ils apportent une conclusion — voici ce qui fait les entreprises qui réussissent — et cette conclusion est le seul produit du livre. Quand elle est invalide, il ne reste rien.

À retenir

Ne pas lire pour trouver la recette des gagnants : elle n'existe pas dans cette littérature, et les livres qui prétendent la livrer sont exactement ceux qui l'ont le moins cherchée.